À l’académie de police de Baple, non loin de Ouagadougou, 44 journalistes ont suivi, du 9 au 14 août, un programme de formation dont le nom a le mérite d’être à la fois controversé et étrangement précis : « l’immersion nationale ». Exercices à caractère militaire, secourisme tactique, maniement des armes, puis cours de civisme et de déontologie. Le programme, organisé conjointement par le ministère de la Sécurité et celui chargé de la Communication, a été présenté par les autorités comme un investissement dans la sécurité des journalistes appelés à couvrir une guerre qui n’épargne personne.
Le problème ne réside pas vraiment dans le contenu de la formation — apprendre les premiers secours et la conduite à tenir en zone de combat n’a rien d’inhabituel pour des journalistes exerçant dans un pays en guerre. Le problème tient à ce qui a été dit aux participants avant qu’ils ne quittent la salle. Le ministre de la Communication, de la Culture, des Arts et du Tourisme, Bindwendé Gilbert Ouédraogo, n’a laissé planer aucune ambiguïté en affirmant devant eux qu’« un journaliste professionnel mais non patriote représente une menace », ajoutant que le patriotisme « n’est pas un choix, mais un devoir ». Et lorsque le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a annoncé son intention de faire de ce programme un rendez-vous annuel, ce qui se dessinait n’avait plus rien d’un simple stage ponctuel. Il s’agissait, en creux, d’une redéfinition du journalisme lui-même au sein des institutions burkinabè.
Une peur que six jours ne suffisent pas à contenir
Pour les journalistes en poste à Ouagadougou, l’enjeu dépasse largement le contenu d’un stage de six jours. Un producteur média collaborant avec Vues d’Afrique, qui a requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, affirme ne plus voir comment exercer normalement son métier dans le climat actuel, et envisage sérieusement de suspendre son activité journalistique jusqu’à un changement de la situation politique. La peur, dit-il, ne se limite plus à ce qui est publié dans les rédactions : elle s’étend désormais à son compte Facebook personnel.
Un second journaliste, employé par un média public et lui aussi sous couvert d’anonymat, va plus loin. Il affirme que des journalistes et des militants ont été arrêtés ou convoqués pour des publications contenant des informations circulant localement ou des critiques visant les performances de l’armée, et que certains ont été envoyés dans des zones de combat contre les groupes armés sans formation militaire suffisante. Ces cas précis n’ont pu être vérifiés de manière indépendante, et les autorités n’y ont apporté aucune réponse officielle. Mais ils ne surgissent pas de nulle part. Depuis le décret de « mobilisation générale et alerte » d’avril 2023, qui a conféré à l’État de larges pouvoirs de réquisition des personnes et des biens pour l’effort de guerre, plusieurs cas documentés de journalistes et de militants convoqués pour le service militaire après des prises de position critiques ont été recensés.
Reporters sans frontières a documenté, en novembre 2023, l’enrôlement des journalistes Issaka Lingani, alors âgé de 64 ans, et Yacouba Ladji Bama, appelés pour trois mois de service militaire après des déclarations critiques envers les autorités — une mesure que l’organisation a qualifiée d’« enrôlement forcé » mettant leur vie en danger. Entre juillet et octobre 2025, au moins sept journalistes et trois militants ayant été enrôlés de cette façon ont été libérés.
C’est là que réside le véritable enjeu. Personne ne conteste que le Burkina Faso fait face à une menace existentielle bien réelle de la part de groupes armés liés à Al-Qaïda et au groupe État islamique, et personne ne remet en cause la nécessité de former les journalistes à se protéger sur le terrain. Mais il existe une différence fondamentale entre une formation qui protège un journaliste dans l’exercice de sa mission, et une formation qui le dissout progressivement dans l’appareil militaire même qu’il est censé observer avec un regard indépendant.
L’affaire Oulon : quand l’absence devient une preuve
Aucune affaire ne résume mieux cette crise de confiance que celle du journaliste d’investigation Atiana Serge Oulon. Le 24 juin 2024, des hommes armés se présentant comme des agents des renseignements l’ont enlevé de son domicile à Ouagadougou. Depuis, aucune trace officielle claire de lui n’a été communiquée. Les autorités ont ultérieurement évoqué, de manière indirecte, l’enrôlement d’un journaliste pour avoir diffusé des informations qu’elles ont qualifiées de fausses — une allusion que des organisations de défense des droits humains estiment correspondre au cas d’Oulon, bien qu’il n’ait jamais été nommément désigné.
Reporters sans frontières, s’appuyant sur une enquête et des témoignages d’anciens détenus, affirme qu’Oulon a été détenu secrètement et maltraité — des accusations auxquelles les autorités n’ont apporté aucune réponse publique détaillée à ce jour. Ce silence est lui-même devenu partie intégrante de l’histoire. En juin dernier, Amnesty International, Human Rights Watch, Reporters sans frontières, l’Observatoire Kiosque et l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits humains ont dû publier un appel conjoint réclamant que son sort soit révélé et sa libération immédiate, qualifiant la poursuite de sa disparition de violation grave du droit international. Lorsque la disparition d’un journaliste depuis plus d’un an pousse cinq organisations internationales à publier une déclaration commune, cela suffit, en soi, à mesurer l’ampleur de l’inquiétude — indépendamment de ce qui demeure contesté dans les détails.
Le Burkina Faso n’est pas seul
Ce qui se joue à Ouagadougou ne peut être dissocié d’un climat plus large touchant l’ensemble des pays de l’Alliance des États du Sahel. Au Mali et au Niger également, des organisations de défense de la presse ont documenté des arrestations, des décisions de justice et la suspension de médias en lien avec des articles, des déclarations ou des contenus numériques critiques envers les autorités ou l’armée. Au Niger, malgré la suppression des peines de prison pour délits de presse depuis 2010, Reporters sans frontières relève un recours croissant à la législation sur la cybercriminalité contre les journalistes — comme si une porte fermée d’un côté s’était discrètement rouverte de l’autre. Au Mali, l’organisation estime que les lois sur la sécurité numérique et les instances de régulation des médias sont devenues des outils de pression encourageant ce que les autorités appellent le « traitement national » de l’information — une formule pudique pour désigner, en réalité, une couverture au service du récit officiel.
Cela ne signifie pas que toute procédure judiciaire visant un journaliste relève nécessairement d’un ciblage politique déguisé. Certains dossiers concernent bel et bien la diffusion d’informations inexactes susceptibles de mettre des vies en danger en temps de guerre. Mais lorsque le recours aux lois sur la sécurité et la cybercriminalité s’étend de façon aussi constante dans des affaires liées à la publication, l’effet, selon les défenseurs de la liberté de la presse, dépasse largement les personnes détenues pour toucher des rédactions entières. Le message qui parvient au journaliste ordinaire, à son bureau, n’est pas toujours un « ne publiez pas ceci » explicite. C’est quelque chose de plus flou, et sans doute de plus efficace : réfléchissez bien aux conséquences avant d’écrire le moindre mot.
Entre journalisme de guerre et journalisme du pouvoir
Nul ne conteste sérieusement que l’information de terrain, dans le cadre d’une guerre contre des groupes armés, fait partie intégrante du combat lui-même, ni que la publication de détails imprécis sur des mouvements de troupes puisse coûter des vies. Mais le journalisme, même en temps de guerre, ne se résume pas à relayer les communiqués militaires tels que les autorités les diffusent. Il consiste aussi à vérifier le comportement des forces sur le terrain, à documenter les exactions où qu’elles surviennent, à demander des comptes aux responsables, et à donner aux victimes de la guerre — de tous les camps — un espace pour raconter ce qu’elles ont vécu.
C’est là le véritable dilemme que pose « l’immersion nationale » et le discours qui l’accompagne. Lorsque « la nation » devient un critère défini par le seul pouvoir pour juger du professionnalisme d’un journaliste, la question qui guide son travail peut glisser insensiblement de « cette information est-elle exacte ? » à « cette information est-elle conforme au récit officiel ? ». Deux questions pourtant très différentes, même si elles semblent, à première vue, mener au même endroit.
Le Burkina Faso, comme tout pays engagé dans une guerre existentielle, a besoin d’un journalisme conscient de la sensibilité de l’information sécuritaire et qui ne la diffuse pas à la légère. Mais il a aussi besoin, peut-être plus encore, d’un journalisme indépendant capable de dire au pouvoir ce qu’il ne veut pas entendre. Le silence peut dissimuler des erreurs un certain temps — il ne les corrige jamais. Et lorsque ces erreurs finissent par éclater au grand jour, le prix à payer est presque toujours bien plus élevé que celui qu’aurait coûté leur simple mise au jour en temps voulu.







