Connect with us

Hi, what are you looking for?

Afrique du l’Ouest et Sahel

Mali : un contrat de drones à 210 millions de dollars, des zones d’ombre sur les responsabilités des frappes aériennes

Une enquête de The Sentry

Pendant plusieurs mois, l’équipe de recherche de The Sentry a rassemblé documents financiers, contrats et témoignages pour reconstituer la chaîne de responsabilités derrière la campagne aérienne menée au Mali — un travail mené avec la contribution, parmi d’autres, du journaliste Walid Ag Menani. Ses conclusions dessinent le tableau d’un système où l’achat des appareils, leur exploitation et l’autorisation des frappes impliquent des acteurs distincts, rendant difficile l’identification des responsables en cas de pertes civiles.

Dans la nuit du 18 mai 2026, un groupe de voyageurs rentrant de sites d’orpaillage s’est arrêté pour se reposer près de puits, à Hassi Sidi, dans la région de Tombouctou. Un drone a survolé les lieux. Peu après minuit, un avion a largué ses bombes. Le bilan, selon un témoignage recueilli par The Sentry auprès d’un proche d’un survivant : au moins cinq morts et deux disparus. L’appareil responsable de la frappe n’a pu être identifié — un cas parmi d’autres qui illustre l’opacité croissante entourant la campagne aérienne malienne.

Cette opacité tient en partie à un contrat resté largement dans l’ombre. Le 15 août 2024, le gouvernement malien a signé avec l’entreprise turque Baykar un accord portant sur l’acquisition de six drones de combat Akıncı, pour un montant total de 210 millions de dollars. Selon les documents consultés par The Sentry, ce n’est pas le ministère de la Défense qui a signé ce contrat, mais le colonel Modibo Koné, directeur de l’Agence nationale de la sécurité d’État — une structure placée sous l’autorité directe du président de transition Assimi Goïta. Le budget annoncé de cette agence pour 2024 avoisinait les 30 millions de dollars, soit à peine un septième de la valeur du contrat. The Sentry indique n’avoir trouvé aucun document financier public permettant d’établir l’origine des fonds.

L’enquête distingue par ailleurs les rôles de la Turquie et de la Russie. Leur concurrence sur le marché malien de l’armement ne traduit pas une alliance opérationnelle entre Ankara et Moscou. Dans les faits, l’armée malienne opère les drones turcs, avec l’appui d’instructeurs turcs pour la formation et la maintenance, tandis que l’Africa Corps russe déploie ses propres aéronefs dans le cadre du partenariat militaire liant Moscou à Bamako. Les deux dispositifs cohabitent au sein d’une même campagne aérienne.

C’est sur la chaîne de décision des frappes que les constats de The Sentry sont les plus préoccupants. Une précédente enquête de l’organisation avait déjà établi que l’autorisation des frappes, au sein de cette campagne, transitait par des commandants russes. Plusieurs témoignages recueillis décrivent un schéma récurrent : des drones turcs assurent la surveillance d’un objectif, avant qu’un avion russe ne le bombarde.

Les précédents documentés ne manquent pas. Amnesty International a établi la mort d’au moins 13 civils, dont sept enfants, lors de deux frappes de drones de l’armée malienne à Amasrakad, dans la région de Gao, en mars 2024. Human Rights Watch a de son côté attribué à un avion de l’Africa Corps la mort de huit civils, dont trois enfants, à Kyrnia, dans la région de Mopti, en juin 2026. Dans les deux cas, les communiqués militaires ont livré une tout autre version des faits : concernant Kyrnia, l’Africa Corps a affirmé avoir visé des commandants de groupes armés.

Le contrat signé avec Baykar comporte par ailleurs des clauses que The Sentry a examinées en détail. L’une exclut toute responsabilité contractuelle de l’entreprise pour les dommages résultant de l’usage de ses appareils. Une autre encadre les cas où la livraison pourrait être bloquée par un refus de licence d’exportation — un rappel que ces drones restent dépendants de composants étrangers, et que les États qui autorisent ces exportations disposent d’un levier de pression réel.

L’enquête propose plusieurs pistes : un réexamen des licences d’exportation concernées, des sanctions ciblées contre les responsables identifiés lorsque les éléments probants le permettent, et un financement pérenne pour la documentation indépendante des victimes et la conservation des preuves.

Trois ans après la création de l’Alliance des États du Sahel par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, au nom de la défense collective et de la souveraineté, The Sentry conclut que la multiplication des acteurs impliqués dans l’achat des drones, leur exploitation et le choix des cibles ne doit pas dissoudre les questions essentielles : qui a décidé de la frappe, qui l’a exécutée, et comment les civils touchés peuvent-ils encore espérer une enquête et la mise en cause de leurs responsables ?

Click to comment

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You May Also Like

Afrique du l’Ouest et Sahel

Le président du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie, chef de l’état, le General de Brigade Abdrahamane Tchiani a signé ce jour 4 Avril 2024, un décret portant...

Africa

 « African Perception » publie ici l’intégralité de l’interview exclusive accordée le 22 mars 2023 par Saydin Ag Hita alias Uthman al-Qayrawani. Autoproclamé gouverneur de Kidal,...

Afrique du l’Ouest et Sahel

La loi no 2022-30 du 23 Juillet 2022, adoptée par l’assemblée nationale dissoute suite aux évènements du 26 Juillet 2023, modifiant la loi No 2019-33 du...

Africa

Les dynamiques politiques en Afrique se caractérisent aujourd’hui par une grande complexité. Entre les effets du changement climatique, les tensions géopolitiques, les crises économiques...