À Rennes, les voix de l’Azawad s’élèvent contre les violences dénoncées au nord du Mali et réclament une mobilisation internationale
Signé par la rédaction du Méhari Post.
À la place de la République de Rennes, samedi 25 juillet, plusieurs organisations touarègues ont organisé une manifestation pour dénoncer les violences qu’elles attribuent aux Forces armées maliennes (FAMa) et aux combattants russes d’Africa Corps, successeur de Wagner au Mali. Au fil des interventions de Mohamed Ag Ahmedou, président de la Kel Tamashaq Organisation de France et d’Europe (KT-OFE), de Mohamed Elmoctar, vice-président de l’organisation, Ayoub AG Chamad, président de l’organisation Imouhagh international et de Fatimetou Walet, présidente de l’Amicale touarègue de Rennes, les manifestants ont lancé un appel aux Nations unies, à l’Union africaine, à l’Union européenne et à la justice internationale afin que des enquêtes indépendantes soient menées sur les exactions qu’ils dénoncent. Au-delà de la dénonciation des violences actuelles, les intervenants ont également développé une lecture historique des origines du conflit, qu’ils relient à l’héritage de la colonisation et de la décolonisation.
Une mobilisation pour rompre le silence:
Sous les drapeaux de l’Azawad et les banderoles dénonçant les crimes commis contre les populations civiles, plusieurs dizaines de manifestants se sont réunis au cœur de Rennes. Pour les organisateurs, cette manifestation poursuivait un objectif précis : attirer l’attention de l’opinion publique française et internationale sur une situation qu’ils estiment insuffisamment médiatisée.
Ouvrant la manifestation, Mohamed Ag Ahmedou, président de la Kel Tamashaq Organisation de France et d’Europe, a expliqué que ce rassemblement visait à dénoncer ce qu’il présente comme plus de quatre années d’exactions commises contre les populations civiles de l’Azawad.
Selon lui, les opérations militaires menées par les Forces armées maliennes avec l’appui des combattants russes d’Africa Corps s’accompagnent de graves violations des droits humains qui touchent principalement des civils.
Face aux participants, il a rappelé que la mobilisation de Rennes se voulait avant tout un appel adressé aux institutions internationales afin qu’elles mettent un terme, selon ses mots, à « l’impunité » dont bénéficieraient les auteurs de ces violences.
Des accusations de crimes contre les populations civiles
Dans son intervention, Mohamed Ag Ahmedou a évoqué de nombreuses violences qu’il affirme avoir été documentées : décapitations, mutilations de corps, exécutions sommaires, frappes de drones contre des campements nomades ainsi que des destructions d’habitations.
Il a également indiqué que certaines photographies recueillies sur le terrain montreraient des actes d’une extrême brutalité visant les victimes après leur mort, précisant que certaines images étaient trop insoutenables pour être diffusées publiquement.
Pour les organisateurs, ces violences ne relèvent pas uniquement d’opérations militaires, mais s’inscrivent dans une stratégie de terreur destinée à intimider et à éradiquer les populations civiles.
Mohamed Elmoctar : « Le silence est une complicité »
Prenant ensuite la parole, Mohamed Elmoctar, vice-président de la Kel Tamashaq Organisation de France et d’Europe, a développé un discours centré sur la responsabilité de la communauté internationale.
Pour lui, les violences dénoncées dans l’Azawad se déroulent « à huis clos », sous couvert de la lutte contre les groupes armés terroristes.
Il affirme que les premières victimes seraient les populations civiles touarègues, arabes, peules mais également d’autres communautés vivant dans les régions septentrionales du Mali.
Selon lui, les drones militaires frappaient régulièrement des campements nomades tandis que des armes à sous-munitions seraient utilisées contre des populations non combattantes.
Dans un discours particulièrement solennel, il a directement interpellé les Nations unies, l’Union africaine, la CEDEAO, l’Union européenne ainsi que les juridictions internationales.
Pour le responsable associatif, le silence de ces institutions face aux violences dénoncées constitue une défaillance morale majeure.
Selon lui, « l’indifférence devient une arme lorsqu’elle permet à des crimes de se poursuivre sans réaction ».
Il a réclamé l’ouverture d’enquêtes internationales indépendantes, l’établissement des responsabilités et l’adoption de sanctions contre les auteurs présumés des exactions dénoncées.
Une réflexion historique sur les origines du conflit:
La troisième intervention, prononcée par Fatimetou Walet, présidente de l’Amicale touarègue de Rennes, s’est distinguée par une réflexion plus historique et politique sur les origines du conflit.
Selon elle, les violences actuelles ne peuvent être comprises sans revenir sur les conditions de la colonisation puis des indépendances africaines.
Elle estime que les frontières héritées de la période coloniale n’ont pas pris en compte les réalités historiques, sociales et culturelles des peuples sahéliens.
À ses yeux, les États issus des indépendances ont été construits à partir de découpages territoriaux décidés par les puissances coloniales, sans consultation des populations concernées.
Elle rappelle que, bien avant la colonisation, les peuples du Sahara disposaient déjà de leurs propres structures politiques, de leurs systèmes de gouvernance et de leurs organisations sociales.
Selon elle, les indépendances n’ont pas permis de restaurer ces organisations, mais ont au contraire transféré le pouvoir à des États centralisés reprenant largement les modèles administratifs hérités de la France.
La question de l’Azawad au cœur des revendications:
Fatimetou Walet est également revenue sur la proclamation de l’indépendance de l’Azawad par le MNLA en 2012.
Selon elle, cette proclamation ne constitue pas un événement isolé mais l’aboutissement de plusieurs décennies de frustrations politiques, de marginalisation et de conflits entre le pouvoir central malien et les populations du Nord.
Elle soutient que les revendications politiques portées par différents mouvements touaregs trouvent leur origine dans un sentiment ancien d’injustice et dans l’absence de reconnaissance des spécificités historiques et culturelles de l’Azawad.
Elle a également évoqué les correspondances adressées aux autorités françaises à la veille des indépendances, estimant que les préoccupations des populations concernées n’auraient pas été prises en compte lors du processus de décolonisation.
Une critique de l’État centralisé malien
Dans son analyse, Fatimetou Walet estime que l’État malien indépendant a adopté un modèle fortement centralisé inspiré du système jacobin français.
Selon elle, cette organisation institutionnelle aurait progressivement marginalisé certaines régions périphériques et nourri un profond sentiment d’exclusion parmi plusieurs communautés du Nord.
Elle considère que la construction nationale aurait dû reposer sur un consensus entre les différents peuples plutôt que sur l’imposition d’un modèle unique de gouvernance.
Elle affirme également que le peuple touareg a été réparti entre plusieurs États à la suite des découpages coloniaux, ce qui aurait profondément modifié son organisation historique.
Un appel adressé à la France:
Au-delà des institutions internationales, les intervenants ont également interpellé les autorités françaises.
Ils estiment que la France porte une responsabilité historique dans les conditions de la décolonisation en Afrique de l’Ouest et qu’elle ne peut rester silencieuse face aux violences actuellement dénoncées dans le nord du Mali.
Selon eux, Paris devrait soutenir davantage les mécanismes internationaux de protection des populations civiles et favoriser l’ouverture d’enquêtes indépendantes sur les violations alléguées des droits humains.
Une mobilisation qui dépasse la seule communauté touarègue:
Les organisateurs ont insisté sur le fait que leur mobilisation ne concernait pas uniquement les Touaregs.
Ils ont rappelé que, selon eux, les violences dénoncées touchent également des populations arabes, peules, songhaï et d’autres communautés vivant dans l’Azawad et le Sahel.
À travers cette manifestation, ils disent vouloir défendre les principes universels de protection des civils, de justice internationale et de lutte contre l’impunité.
En conclusion de ce rassemblement, les intervenants ont réaffirmé leur volonté de poursuivre leurs actions de sensibilisation en France et en Europe afin que la situation dans l’Azawad bénéficie d’une plus grande visibilité internationale.
Pour eux, la reconnaissance des souffrances des populations civiles constitue une condition indispensable à toute perspective durable de paix, de justice et de réconciliation dans cette région du Sahel.







