Le cancer en Mauritanie n’est plus un dossier sanitaire marginal. Au cours des cinq dernières années, il est devenu un défi national croissant où se croisent facteurs médicaux, économiques et sociaux. Selon les dernières estimations de 2022 de l’Agence internationale de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé, la Mauritanie a enregistré environ 3 274 nouveaux cas en une seule année, tandis que les décès ont dépassé 2 234. Ces chiffres représentent une hausse nette par rapport à 2018, où les cas étaient estimés à environ 2 733 et les décès à près de 1 933. Entre ces deux années, les taux d’incidence et de mortalité ont augmenté d’environ un quart, traduisant une tendance ascendante préoccupante.
Cette hausse ne constitue pas seulement une progression statistique, mais une pression croissante sur un système de santé aux ressources limitées. La Mauritanie ne dispose toujours pas d’un registre national complet du cancer couvrant toutes les régions avec précision, et les estimations disponibles reposent sur des modèles internationaux fondés sur des données partielles issues des établissements de santé. Les diagnostics tardifs, notamment dans les régions intérieures, contribuent à accroître la mortalité et à réduire les taux de survie, que le ministère de la Santé estime entre 40 et 60 pour cent selon le stade de détection et le type de traitement disponible.
Les données de 2022 montrent que les femmes représentent la plus grande part des cas, avec environ 2 008 cas enregistrés chez les femmes contre 1 266 chez les hommes. Cela s’explique principalement par la prévalence des cancers du sein et du col de l’utérus, deux types pouvant être largement atténués grâce au dépistage précoce et au suivi régulier. Chez les hommes, les cancers de la prostate et du foie dominent, en plus du cancer colorectal. Le nombre de personnes ayant vécu avec un cancer au cours des cinq dernières années est estimé à environ 6 871, reflétant une charge continue pour les familles et le système de santé.
Dans ce contexte ascendant, Mohamed Yesslem Abdallah ne considérait pas ces chiffres comme un simple observateur distant, mais à travers une expérience personnelle. La perte de sa sœur à cause du cancer, malgré son transfert vers des hôpitaux avancés à l’étranger et toutes les dépenses engagées, a marqué un tournant profond dans sa vie. Il a compris que les moyens financiers seuls ne suffisent pas lorsque le système local de soins est défaillant ou que le diagnostic est tardif, et que la souffrance s’aggrave lorsque la maladie s’accompagne de difficultés financières.
Sa décision de fonder l’Association Ithar en septembre 2021 n’a pas été une réaction émotionnelle passagère, mais est intervenue à un moment où la courbe épidémiologique était en hausse, les besoins s’accumulaient et le soutien organisé restait limité. Si beaucoup lancent des initiatives caritatives, ce qui distingue son parcours est la réorganisation complète de ses priorités. Il s’est progressivement retiré de ses engagements politiques et économiques pour consacrer son temps et son énergie à la construction d’un dispositif durable de soutien aux patients atteints de cancer dans le pays.
L’initiative a commencé par une présence de terrain au sein du Centre national d’oncologie à Nouakchott, principale institution de traitement du cancer en Mauritanie. L’objectif n’était pas seulement de distribuer une aide financière, mais de mettre en place un système intégré comprenant la prise en charge d’une partie des coûts de traitement, l’organisation des rendez-vous, le transport des patients venant des régions intérieures et l’accompagnement social. En quelques années, l’association est passée d’une tente de terrain à un bureau permanent au sein du centre, puis à un projet de clinique caritative équipée d’appareils d’imagerie et de laboratoires modernes en voie d’ouverture, ainsi qu’à un projet d’hôpital caritatif de 106 lits en cours de développement.
Le nombre d’adhérents a dépassé 43 000, témoignant d’une confiance croissante de la société. Toutefois, l’impact majeur ne réside pas seulement dans ces chiffres, mais dans le passage d’une action saisonnière à une planification à long terme. Face à l’augmentation des cas, l’investissement dans le dépistage précoce devient essentiel, notamment pour les cancers du sein et du col de l’utérus, où une intervention rapide peut transformer totalement l’évolution de la maladie. Des initiatives mobiles de dépistage précoce ont ainsi été lancées, parallèlement au soutien d’équipements spécialisés tels que les scanners et les laboratoires, afin de réduire les délais d’attente et d’accélérer le diagnostic.
Ce qui distingue cette expérience n’est pas seulement l’ampleur des ressources mobilisées, mais la décision de son fondateur de faire de cette cause l’axe de sa vie. Entre 2018 et 2022, avec chaque hausse annuelle des cas, il est devenu évident que le cancer se transformait en un fardeau national croissant et que la réponse ne pouvait dépendre uniquement des capacités gouvernementales. En l’absence d’un registre national complet et face aux défis de financement et d’équipement, l’intervention de la société civile devient un complément essentiel dans cette lutte.
Mohamed Yesslem Abdallah est passé de la gestion des affaires à la gestion de la douleur ; des calculs de profits et de pertes aux doses thérapeutiques, aux appareils de diagnostic et aux rendez-vous des patients. Il ne s’agissait pas d’un changement symbolique, mais d’une redéfinition complète de son rôle social. Dans un pays où les cas augmentent année après année et où de nombreux patients font face à des coûts supérieurs à leurs moyens, ce virage personnel devient plus qu’un acte caritatif ; il devient une position éthique.
Un seul homme ne peut inverser la courbe du cancer d’un pays entier, mais il peut transformer l’expérience de milliers de patients au sein de cette courbe. Entre chiffres en hausse et ressources limitées, la véritable différence réside dans celui qui choisit d’assumer la responsabilité, non comme un slogan, mais comme un engagement quotidien et durable.
En Mauritanie aujourd’hui, où les cas continuent d’augmenter progressivement et où la bataille pour le dépistage précoce et un traitement efficace demeure en cours, l’expérience de Mohamed Yesslem Abdallah illustre comment une perte personnelle peut devenir une mission publique, et comment la douleur peut servir de moteur à la construction d’un système de soutien durable. Ce n’est pas seulement l’histoire d’une association, mais celle d’un homme qui a entièrement réorganisé sa vie pour se tenir en première ligne d’une bataille toujours en cours une bataille menée non par des slogans, mais par l’engagement, la patience et le travail quotidien.







