Le paysage politique albanais est entré dans l’une de ses phases les plus instables depuis des années à la suite d’affrontements violents entre manifestants et forces de sécurité dans la capitale, Tirana, le 20 février 2026. Ces troubles mettent en lumière des tensions croissantes entre le gouvernement socialiste au pouvoir et le Parti démocratique d’opposition, sur fond d’élargissement d’une enquête pour corruption visant une haute responsable gouvernementale.
Confrontation Violente dans la Capitale
Des milliers de manifestants se sont rassemblés jeudi devant le bureau du Premier ministre et le bâtiment du Parlement dans le centre de Tirana lors d’une manifestation dirigée par le chef de l’opposition Sali Berisha.
Selon des déclarations officielles de la police, les forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau après que des manifestants ont lancé des cocktails Molotov, des fusées éclairantes et des feux d’artifice en direction des forces de sécurité. Des manifestants ont été entendus scandant « Rama, démission » et « Rama en prison », visant directement le Premier ministre Edi Rama.
La police d’État albanaise a confirmé qu’au moins 30 personnes ont été arrêtées lors des troubles. Des sources de l’opposition affirment que le nombre de détenus pourrait être proche de 40, dont beaucoup seraient des partisans du Parti démocratique.
Berisha, âgé de 81 ans, a qualifié les manifestations de « soulèvement pacifique » destiné à sauver l’Albanie de ce qu’il a décrit comme une « pauvreté et une corruption enracinées ». Les responsables gouvernementaux ont toutefois condamné les violences et accusé les organisateurs d’avoir délibérément exacerbé les tensions.
L’Enquête pour Corruption visant Balluku
Au cœur de la tempête politique se trouve la vice-Première ministre Belinda Balluku, proche alliée de Rama et figure influente de l’administration.
En décembre 2025, la Structure spéciale anti-corruption d’Albanie (SPAK) a formellement inculpé Balluku pour des allégations d’ingérence dans des procédures de marchés publics liées à d’importants projets d’infrastructure et d’énergie afin de favoriser certaines entreprises. Balluku a nié toutes les accusations.
Un tribunal spécial anti-corruption avait initialement suspendu Balluku de ses fonctions en novembre 2025. Toutefois, à la suite d’un recours introduit par le gouvernement, la Cour constitutionnelle d’Albanie l’a rétablie temporairement dans ses fonctions fin décembre dans l’attente d’une décision finale.
Les procureurs cherchent désormais à obtenir l’approbation du Parlement pour lever l’immunité de Balluku afin de permettre son arrestation. Le Parti socialiste au pouvoir, qui dispose d’une forte majorité parlementaire, a résisté à ces démarches. Les dirigeants de l’opposition estiment que cela constitue une ingérence de l’exécutif dans les procédures judiciaires, sapant davantage la confiance du public dans les institutions de l’État.
L’Adhésion à l’Union Européenne en Jeu
La crise survient à un moment clé pour les ambitions internationales de l’Albanie. Tirana vise une adhésion à l’Union européenne d’ici 2030. À la fin de 2025, l’Albanie avait ouvert les 33 chapitres de négociation dans le cadre de son processus d’adhésion à l’UE.
Cependant, les responsables européens ont à plusieurs reprises averti que la corruption demeure une préoccupation majeure. Bruxelles a qualifié la corruption de problème « d’une ampleur particulière », avertissant qu’une instabilité politique prolongée et toute perception d’ingérence dans les processus judiciaires pourraient compromettre les progrès vers l’adhésion.
L’Union européenne a constamment souligné que les réformes de l’État de droit, l’indépendance judiciaire et l’application crédible des lois anti-corruption constituent des critères essentiels pour l’adhésion.
Un Mandat Contesté et une Polarisation Croissante
Le Premier ministre Rama entame actuellement un quatrième mandat consécutif après avoir remporté une victoire écrasante lors des élections générales de mai 2025. L’opposition a toutefois rejeté la légitimité du scrutin, le qualifiant de « farce » et alléguant des irrégularités généralisées.
Berisha et le Parti démocratique ont annoncé ce qu’ils appellent une « saison de résistance », exigeant la formation d’un gouvernement technique ou intérimaire chargé de superviser de nouvelles élections et de restaurer la crédibilité institutionnelle.
Des analystes politiques avertissent que la poursuite des confrontations de rue pourrait accentuer la polarisation dans un pays qui a historiquement connu une instabilité politique. Alors que les procureurs poursuivent leurs démarches dans l’affaire Balluku et que le Parlement fait face à une pression croissante concernant le vote sur la levée de l’immunité, l’avenir politique immédiat de l’Albanie demeure incertain.
Alors que les tensions persistent à Tirana, les semaines à venir pourraient s’avérer décisives — non seulement pour le sort d’une haute responsable gouvernementale, mais aussi pour la trajectoire démocratique du pays et son intégration européenne tant recherchée.







