En condamnant Boualem Sansal, écrivain de renommée mondiale, à cinq ans de prison ferme, le régime algérien a franchi un nouveau seuil dans l’acharnement contre l’intelligence, la vérité et la mémoire. Ce n’est pas une dérive. C’est une méthode. Une politique d’État. Et un aveu.
L’homme qui a reçu le Grand Prix de l’Académie française, l’auteur du désormais classique 2084, celui que Salman Rushdie, Amin Maalouf et Annie Ernaux ont défendu comme « conscience littéraire du Maghreb », croupit aujourd’hui dans une cellule, malade, condamné non pas pour ses actes, mais pour sa pensée. Son crime ? Avoir suggéré, lors d’un entretiendans un média français, qu’une partie de l’Ouest algérien fut historiquement marocaine avantsa colonisation par la France.
La réaction a été brutale. Déchaînée. Et profondément révélatrice.
Une répression à l’image du régime
L’Algérie officielle ne débat pas. Elle réprime. Dans un pays où les archives coloniales sont taboues, où l’histoire est verrouillée par décret et où la géographie elle-même semble sujette à réécriture idéologique, il est interdit de penser, et encore plus de rappeler ce que l’histoire enseigne : les zones de Tindouf et Béchar ne sont devenues algériennes qu’en vertu de décisions arbitraires françaises, contestées à l’époque par le Maroc et documentées dans les rapports coloniaux eux-mêmes.
Mais en Algérie, la vérité n’est pas tolérée. Elle est poursuivie. Elle est enfermée. Elle est condamnée.
Le procès de Boualem Sansal n’est pas seulement politique. Il est symbolique : il illustre la peur du pouvoir algérien face à toute remise en question, aussi légitime soit-elle, de son récit national fabriqué. Il démontre le lien organique entre l’armée, le dogme et la répression. Sansal est devenu ce que le régime redoute le plus : un miroir.
Un silence international coupable
L’indignation sélective des chancelleries occidentales face à cette affaire confine au scandale. Où sont les résolutions du Parlement européen ? Où est la voix du Haut- Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ? Où sont les ONG promptes à condamner la moindre atteinte à la liberté d’expression dans d’autres régions du monde ?
Ce silence est stratégique. Il est lâche aussi. L’Algérie fournit du gaz, agit comme tampon migratoire, multiplie les contrats d’armement. Elle achète son immunité politique à coups de concessions économiques.
Mais peut-on se taire lorsqu’un pays condamne un écrivain pour avoir cité l’histoire ? Peut-on feindre la neutralité quand un homme malade est emprisonné pour un propos intellectuel, tenu à l’étranger, dans un média libre, dans le respect des faits ?
Un régime acculé, une junte obsédée
Il faut appeler les choses par leur nom : l’Algérie est dirigée non pas par une république, mais par un appareil sécuritaire et militaire qui instrumentalise la mémoire, réprime-la
Dissidence, et agite en permanence l’ennemi extérieur, en l’occurrence le Maroc pour mieux étouffer les colères intérieures.
La peur du mot « Maroc » est devenue une pathologie d’État. Tout ce qui touche, de près ou de loin, au royaume chérifien déclenche une crispation paranoïaque. En témoignent la censure systématique de toute référence positive au Maroc, les campagnes haineuses dans la presse d’État, et aujourd’hui, l’incarcération d’un écrivain reconnu internationalement pour un simple rappel historique.
Le régime algérien ne combat pas seulement la liberté : il combat le réel.
Boualem Sansal : une a>aire d’État, un test pour le monde libre
Boualem Sansal, 75 ans, malade, est aujourd’hui le symbole d’une Algérie bâillonnée, mais aussi d’un monde international devenu cynique. Défendre Sansal, c’est défendre ce qu’il reste de l’universalité des droits fondamentaux. C’est rappeler que la vérité historique ne se juge pas en correctionnelle. C’est résister à la tentation d’accommoder les dictatures sous prétexte de stabilité énergétique ou de géopolitique africaine.
Les grandes puissances doivent choisir : sacrifier la liberté sur l’autel du gaz, ou défendre laparole, le livre, la pensée. Elles doivent répondre. Car dans le silence, ce n’est pas seulementSansal que l’on trahit. C’est la promesse même de la civilisation.
À Tamanrasset comme à Paris, à Alger comme à Genève, une vérité demeure : on ne faitpas taire une idée par un verdict. On ne bâillonne pas un peuple en emprisonnant un écrivain.
Souhail Benkaddour
Junior Analyst in Global Affairs – Bridging Cultures & Power







