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West Africa and Sahel

Une antenne blanche sur le champ de bataille : comment Starlink est devenu un outil stratégique pour les groupes armés du Sahel

Conçu pour connecter les populations isolées, l’internet satellitaire aide aussi les groupes armés à communiquer, à se coordonner et à diffuser leur propagande sans dépendre des réseaux locaux. Les gouvernements font désormais face à un dilemme : comment restreindre l’accès des combattants sans couper les civils du reste du monde ?

Sur des milliers de kilomètres de désert, un équipement de plus en plus précieux pour un groupe armé n’est parfois ni un fusil ni un drone, mais une petite antenne blanche transportée dans un véhicule tout-terrain.

Les terminaux Starlink relient leurs utilisateurs à une constellation de satellites en orbite terrestre basse, sans dépendre des antennes-relais locales. Pour les populations mal desservies par les télécommunications classiques, ils peuvent constituer un lien essentiel avec les marchés, les services publics et le reste du monde.

Mais cette même connexion bénéficie aux mouvements armés et aux réseaux criminels présents dans ces territoires.

Un rapport publié en mai 2025 par l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, connue sous le sigle GI-TOC, documente l’utilisation de Starlink par des organisations djihadistes, des mouvements séparatistes et des réseaux de trafiquants au Sahel. Il décrit une technologie qui améliore les communications de terrain tout en compliquant la tâche de gouvernements peinant à exercer leur autorité sur de vastes espaces.

L’éloignement ne signifie plus la déconnexion

Les groupes armés du Sahara utilisent depuis longtemps des radios, des téléphones satellitaires et des messagers. Starlink n’a donc pas introduit les communications par satellite dans la région, mais a élargi les possibilités d’accès à internet là où les réseaux classiques sont absents ou peu fiables.

Un terminal peut connecter plusieurs utilisateurs et leur permettre d’échanger des messages, des images et des fichiers par l’intermédiaire d’applications internet.

Une unité isolée géographiquement n’est donc plus nécessairement coupée de sa hiérarchie.

Pour les organisations armées, cela peut réduire les délais de transmission des informations, faciliter la coordination entre des effectifs dispersés et permettre de communiquer plus rapidement les évolutions du terrain. Cette connexion limite également la dépendance envers les villes et les autres lieux couverts par les réseaux mobiles.

Ces avantages ne doivent toutefois pas être exagérés. Les éléments disponibles ne démontrent pas que Starlink intervient dans chaque attaque coordonnée, ni que tous les groupes armés disposent, grâce à ce service, d’un système intégré de commandement et de contrôle. Une meilleure connexion ne signifie pas une connaissance exhaustive du champ de bataille.

La différence opérationnelle peut néanmoins être importante lorsque les forces gouvernementales souffrent elles aussi de communications insuffisantes.

GI-TOC cite ainsi un gendarme en poste à Agadez expliquant que la connaissance du désert par les trafiquants, associée à une connexion permanente, rend leurs déplacements plus difficiles à anticiper.

La bataille des récits

L’importance de l’internet satellitaire dépasse les échanges entre combattants.

Les images et les communiqués sont eux-mêmes des instruments de conflit. Un groupe capable de publier rapidement des vidéos peut chercher à imposer sa version des événements avant la réaction des autorités.

Une connexion à haut débit facilite l’envoi de vidéos, de photographies et de déclarations depuis des zones reculées. Elle peut servir la propagande, les revendications d’attaques et la présentation de matériel capturé, sans nécessiter le transport physique des fichiers vers une ville mieux connectée.

Le Monde a décrit la présence croissante de terminaux Starlink dans des images liées aux groupes armés. Parmi les exemples figure une vidéo diffusée en juin 2024 par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, ou GSIM, montrant un terminal parmi du matériel présenté comme ayant été saisi lors d’une opération contre un commandant de l’État islamique au Sahel, près de Gao.

Cette distinction est importante : la présence d’un appareil parmi des équipements capturés ne permet pas, à elle seule, de déterminer précisément l’usage qu’en fait le groupe diffusant les images.

Des sources sécuritaires nigériennes ont également signalé aux chercheurs des saisies de terminaux lors d’opérations à Tillabéri et à Tahoua. GI-TOC mentionne séparément des saisies liées à des opérations contre l’État islamique en Afrique de l’Ouest, ou ISWAP, dans la région du lac Tchad.

L’État islamique au Sahel et l’ISWAP ne doivent pas être confondus au seul motif qu’ils sont tous deux affiliés à l’organisation État islamique.

Tinzaouaten : rester connecté pendant les combats

L’utilisation de cette technologie ne se limite pas aux organisations djihadistes.

GI-TOC en documente également l’usage par les forces séparatistes de l’Azawad et par les forces armées maliennes. Selon le rapport, la connexion satellitaire a aidé les combattants séparatistes à maintenir leurs communications et à diffuser des informations pendant la bataille de juillet 2024 près de Tinzaouaten, face aux soldats maliens et aux combattants de Wagner.

Certaines de ces factions séparatistes ont ensuite rejoint le Front de libération de l’Azawad.

La leçon dépasse cet affrontement : Starlink n’est pas, par nature, l’équipement d’un seul camp. Gouvernements, insurgés, entreprises et organisations humanitaires peuvent tirer parti de la même infrastructure commerciale.

Cette situation illustre une transformation plus large des conflits irréguliers : des technologies disponibles sur le marché donnent aux acteurs non étatiques accès à des capacités auparavant beaucoup plus difficiles ou coûteuses à obtenir.

Un marché transfrontalier

Derrière les terminaux se trouve une chaîne d’approvisionnement régionale.

Les recherches de GI-TOC décrivent l’entrée d’appareils au Niger depuis le Nigeria avant le lancement commercial officiel de Starlink au Niger en mars 2025. Maradi, Zinder et Agadez apparaissent comme des centres commerciaux et de distribution, à partir desquels les équipements rejoignaient d’autres régions du Niger et des pays voisins.

Le rapport identifie aussi des flux provenant de Libye et des connexions avec des marchés au Mali et dans le bassin du lac Tchad.

Ces observations correspondent à une période documentée, et non à une cartographie exhaustive actualisée en permanence. Les marchés légaux et les réglementations évoluent ; la présence d’un terminal ne prouve pas automatiquement une opération de contrebande ou une affiliation armée.

La relation commerciale peut également dépasser la vente initiale. Les chercheurs ont constaté que certains intermédiaires conservaient le contrôle des comptes d’abonnement et percevaient des paiements réguliers auprès de clients n’ayant pas accès aux services bancaires classiques.

Le problème ne relève donc pas uniquement des douanes. L’acheteur, le titulaire du compte, la personne qui paie et l’utilisateur final peuvent être différents.

Un compte enregistré ne révèle pas toujours l’utilisateur réel

Les formules d’itinérance internationale ont contribué à rendre la connexion satellitaire accessible au-delà du pays d’achat ou d’enregistrement de certains équipements.

Le Monde cite l’auteur du rapport de GI-TOC, qui décrit des insuffisances dans la vérification des identités exploitées par des réseaux de contrebande, certains appareils aboutissant chez des utilisateurs djihadistes.

Ces constats révèlent un écart entre l’enregistrement d’un compte et l’identification du bénéficiaire final. Ils ne signifient pas que tout abonnement en itinérance est illicite, ni que les mêmes conditions commerciales s’appliquent aujourd’hui dans tous les pays.

Pour les régulateurs, l’enjeu consiste à distinguer le commerce transfrontalier ordinaire des montages destinés à dissimuler l’utilisateur réel.

Plus difficile à surveiller ne signifie pas invisible

Starlink modifie les conditions de surveillance ; il ne supprime pas toute possibilité de détection.

En contournant les opérateurs locaux, l’internet satellitaire réduit l’accès des gouvernements à certains canaux habituels de surveillance. Les applications peuvent ajouter une couche distincte de chiffrement de bout en bout, qui protège le contenu des messages.

Le fournisseur de connexion et l’application de messagerie remplissent donc des fonctions différentes. L’accès satellitaire ne doit pas être confondu avec le chiffrement proposé par une application particulière.

Le chiffrement du contenu ne rend pas non plus tous les aspects de l’activité d’un utilisateur impossibles à retracer. Le matériel physique, les informations liées aux comptes et d’autres éléments de preuve peuvent rester pertinents.

La conclusion rigoureuse est donc que la connexion satellitaire complique certaines formes d’interception et d’enquête, et non qu’elle rend les groupes armés techniquement invisibles.

Réglementer ou déconnecter ?

Selon le récit de GI-TOC concernant les évolutions de mars 2025, le Niger et le Tchad ont engagé l’autorisation et l’encadrement de Starlink. Un responsable sécuritaire de Zinder expliquait aux chercheurs que l’octroi d’une licence pouvait aider les autorités à superviser une technologie qui entrait auparavant au Niger sans contrôle effectif.

Le raisonnement est simple : une interdiction qui n’empêche pas l’approvisionnement peut réduire la visibilité de l’État tout en renforçant les intermédiaires informels.

La légalisation ne résout cependant pas, à elle seule, le problème des utilisateurs dissimulés ou des équipements détournés.

Les restrictions géographiques soulèvent un autre dilemme. Désactiver la connexion dans une zone de conflit peut gêner les acteurs armés, mais aussi interrompre les communications des habitants, des commerçants, des journalistes et des organisations humanitaires.

Toute décision doit donc prendre en compte à la fois le bénéfice sécuritaire et le coût pour les civils. Des mesures ciblées contre des usages illicites établis, un enregistrement encadré et une coopération légale avec les fournisseurs peuvent constituer une réponse plus proportionnée que des coupures générales.

Cette coopération exige également des garanties contre la surveillance indiscriminée et contre les restrictions imposées aux populations simplement parce qu’elles vivent dans un territoire disputé.

Une même connexion, des usages différents

Le rôle de Starlink au Sahel illustre le dilemme des technologies à double usage.

La connexion qui permet à un commerçant de joindre un client, à une famille de contacter ses proches ou à une organisation humanitaire de communiquer en situation d’urgence peut aussi aider un groupe armé à coordonner et à médiatiser ses activités.

L’antenne blanche n’explique pas les conflits de la région. Son influence dépend du contexte : infrastructures insuffisantes, présence inégale de l’État, commerce transfrontalier et capacités réglementaires limitées.

L’internet satellitaire a toutefois modifié le rapport entre distance et isolement. Une position reculée peut désormais rester connectée.

Pour les gouvernements du Sahel, l’enjeu ne consiste donc pas simplement à interrompre cette connexion. Il s’agit d’en empêcher le détournement sans faire de l’isolement des civils un instrument de la réponse sécuritaire.

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