Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a reçu lundi le Premier ministre et chef du gouvernement malien, Abdoulaye Maïga, lors de la première rencontre politique de ce niveau depuis le déclenchement de la crise diplomatique aiguë entre les deux pays. Cette rencontre constitue un signal officiel du passage des relations d’une phase de désescalade à une tentative concrète de reconstruction d’une entente — sans pour autant signifier que les dossiers de fond qui opposent les deux parties sont résolus.
Une rencontre à forte dimension sécuritaire et politique
Le président Tebboune était accompagné, lors de cette réception, du ministre d’État chargé de l’Inspection générale des services de l’État et des collectivités locales, Ibrahim Merad, de son conseiller diplomatique Ammar Belani, du directeur général de la Documentation et de la Sécurité extérieure, le général Mousaoui Rachdi Fathi, ainsi que de l’ambassadeur d’Algérie au Mali, Kamel Rezzag Bara. Ce niveau de représentation reflète l’étendue des dossiers abordés, allant des relations politiques et de la sécurité frontalière à la coopération économique, tandis que la présence du responsable de la sécurité extérieure confère à la rencontre une dimension sécuritaire manifeste, sans que cela signifie nécessairement l’aboutissement à des arrangements sécuritaires rendus publics.
La visite de M. Maïga, à la tête d’une délégation officiellement qualifiée d’« importante », fait suite à un entretien téléphonique entre le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb et son homologue malien le 9 août, au cours duquel les deux parties ont réaffirmé leur attachement aux relations fraternelles et de bon voisinage, ainsi que leur volonté de donner à la coopération bilatérale une « nouvelle dynamique ». À l’issue de son entretien avec M. Tebboune, M. Maïga a déclaré que l’histoire commune entre les deux pays devait constituer le socle d’un espace régional placé sous le signe de la paix et affranchi de toute forme de domination et de colonialisme.
Réconciliation ou simple gestion du différend ?
Cette visite ne signifie pas la disparition des dossiers litigieux, mais elle confirme qu’Alger et Bamako ont choisi de passer d’une confrontation ouverte à une gestion de leur différend par des canaux politiques directs. Les premiers pas d’une véritable détente remontaient déjà à juillet dernier, lorsque les deux pays avaient réinstallé leurs ambassadeurs respectifs et rouvert leur espace aérien aux vols, mettant fin à une crise de plus de 15 mois déclenchée après que l’armée algérienne eut abattu un drone malien près de la zone frontalière de Tinzaouaten, début avril 2025.
L’Algérie avait alors affirmé que l’appareil avait violé son espace aérien, tandis que Bamako avait rejeté cette version des faits et accusé Alger d’avoir commis un « acte hostile ». Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel — le Mali, le Niger et le Burkina Faso — avaient réagi en rappelant leurs ambassadeurs d’Algérie, avant que celle-ci ne prenne des mesures similaires en retour. Mais l’incident du drone n’était que le point culminant d’un différend plus ancien, qui s’était envenimé depuis l’annonce, par les autorités maliennes, en janvier 2024, de la fin de l’accord pour la paix et la réconciliation signé en 2015 sous l’égide de l’Algérie.
Pour Bamako, cet accord était devenu le symbole d’une phase politique et sécuritaire qu’elle souhaitait dépasser. Pour Alger, en revanche, son annulation constituait un coup porté à l’une de ses réalisations diplomatiques les plus marquantes au Sahel, et le signe d’un effacement de son rôle traditionnel de médiateur entre le pouvoir central et les mouvements du nord du Mali. La visite actuelle apparaît ainsi davantage comme une « réconciliation de nécessité » qu’un retour complet à l’ancienne relation : les deux parties ne s’accordent toujours pas sur la manière d’aborder la crise du nord du Mali, mais elles semblent être parvenues à la conclusion commune que la poursuite de la rupture ne fait qu’aggraver les risques, sans résoudre aucun des problèmes existants.
L’inévitable poids de la géographie
L’Algérie et le Mali partagent une frontière saharienne de plus de 1 300 kilomètres, traversée par des communautés étroitement liées sur le plan social et tribal, ainsi que par des réseaux de contrebande, des groupes armés, des caravanes commerciales et des migrants. Pays enclavé, le Mali ne peut ignorer l’importance de l’Algérie en tant que débouché septentrional et puissance régionale dotée d’un poids politique, sécuritaire et économique considérable. À l’inverse, l’Algérie ne peut garantir la stabilité de sa profondeur sud sans un minimum de coordination avec le pouvoir en place à Bamako.
Dans des déclarations accordées à Al Jazeera sur le contexte de cette visite, l’économiste et parlementaire algérien Abdelkader Berrich a résumé cette interdépendance en trois impératifs : une histoire commune entre les peuples de la région, une géographie qui fait de la sécurité du Sahel une composante intégrante de la sécurité algérienne, et un avenir qui impose la coopération face aux menaces sécuritaires, aux déséquilibres économiques ainsi qu’aux mutations climatiques et démographiques. Selon lui, la reprise des contacts algéro-maliens, tout comme l’élargissement de la coopération avec le Niger et le Tchad, ne doit pas être interprétée comme une réponse conjoncturelle à des évolutions politiques passagères, mais comme la traduction de ces trois impératifs interdépendants, s’inscrivant dans une révision plus large de la politique algérienne au Sahel, incluant également une ouverture envers le Burkina Faso.
De la diplomatie de médiation à la diplomatie de projets
L’Algérie a pris conscience que la reconquête de son influence au Sahel ne peut plus reposer uniquement sur la médiation politique et la coopération militaire, d’autant que l’environnement régional évolue et que de nouvelles puissances internationales et régionales entrent dans la compétition. Elle a donc entamé une transition progressive d’une « diplomatie des accords » vers une « diplomatie des projets », articulée autour de l’électricité, de l’énergie, des transports, de la formation, des zones franches et du commerce transsaharien.
En juin dernier, l’Algérie a inauguré à Gorou Banda, dans la capitale nigérienne Niamey, une centrale électrique d’une capacité de 40 mégawatts, réalisée par la société Sonelgaz International et offerte au Niger dans le cadre de la coopération bilatérale. En mai, l’Algérie et le Tchad ont signé un accord pour la construction d’une centrale de même capacité à N’Djamena, dont la première pierre a été posée en juin ; cette coopération prévoit également le transfert de compétences et la formation de personnel tchadien à l’exploitation de la centrale et à la maintenance des réseaux. Avec le Burkina Faso, les discussions s’orientent vers un élargissement de la coopération dans les hydrocarbures, les mines, l’électricité ainsi que le stockage et la distribution des carburants.
Ces projets ne se limitent pas à une simple assistance technique ponctuelle. Dans des pays souffrant d’un déficit criant d’infrastructures, l’électricité devient un levier pour améliorer les hôpitaux, les écoles et les télécommunications, faire fonctionner de petites usines et attirer les investissements. Chaque projet réussi crée en retour des intérêts durables, liant l’État bénéficiaire aux entreprises et à l’expertise algériennes.
Quelle place pour le Mali dans la nouvelle stratégie ?
Le Mali demeure le maillon le plus sensible de la politique algérienne au Sahel. C’est le pays le plus proche des zones de tension situées le long de la frontière sud de l’Algérie, et la stabilité de son nord est directement liée à la sécurité de Tamanrasset, de Bordj Badji Mokhtar et des communautés frontalières. La réouverture de l’espace aérien et le retour des ambassadeurs pourraient ouvrir la voie à une reprise des échanges commerciaux, des vols et des communications sécuritaires, et cette visite pourrait également déboucher sur des projets de transport, d’électricité et de commerce reliant le Mali aux ports algériens et à l’axe transsaharien.
Mais transposer le modèle économique algérien au Mali s’annonce plus complexe que dans le cas du Niger ou du Tchad. La relation entre Alger et Bamako reste chargée de méfiance réciproque et de désaccords sur les mouvements de l’Azawad et l’avenir du nord du pays, sans compter les accusations échangées de part et d’autre pendant la crise. L’Algérie doit par ailleurs concilier ses relations officielles avec le gouvernement malien et ses liens historiques avec les communautés et forces politiques du nord du pays, tandis que Bamako cherche à obtenir une coopération algérienne qui n’offre pas de nouvelle marge de manœuvre à ses adversaires politiques ou armés.
Un retour calculé, pas une alliance aboutie
La visite d’Abdoulaye Maïga revêt une portée politique indéniable, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à affirmer que les relations sont revenues à ce qu’elles étaient avant la crise. Ce qui a été accompli jusqu’à présent se limite à une reprise du contact politique, au rétablissement des canaux diplomatiques et à la réouverture de l’espace aérien — non à un accord global sur les questions sécuritaires et politiques encore en suspens.
Le succès de cette nouvelle ouverture dépendra de la capacité des deux parties à traduire le discours de réconciliation en mesures concrètes et vérifiables : coordination frontalière, reprise des échanges commerciaux, protection de la libre circulation des personnes, développement de projets économiques communs, et capacité à empêcher que le différend sur le nord du Mali ne ramène les relations à la case départ. L’Algérie souhaite retrouver son statut de puissance régionale indépendante, capable d’allier sécurité et développement, tandis que le Mali a besoin de diversifier ses partenariats, d’atténuer son isolement et de tirer parti de son débouché algérien.
Entre ces deux calculs, la géographie impose sa conclusion, aussi simple qu’incontournable : l’Algérie et le Mali peuvent diverger sur le plan politique, mais ni l’un ni l’autre ne peut se permettre d’ignorer son voisin.







