Entre avancées militaires, administration locale et alliance tactique avec le Front de libération de l’Azawad, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans semble franchir une nouvelle étape dans son implantation au Mali. Dans une note d’analyse publiée en mai 2026, le professeur Tabazambozite estime que le mouvement jihadiste ne se limite plus à la lutte armée et développe progressivement des fonctions traditionnellement associées à l’État.
L’évolution du conflit malien pourrait être en train de faire émerger une réalité politique que peu d’observateurs envisageaient encore il y a quelques années. Alors que les offensives conjointes menées ces derniers mois par le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ont profondément modifié les rapports de force dans plusieurs régions du nord du Mali, une question s’impose désormais dans les cercles sécuritaires et diplomatiques, le JNIM est-il en train de se transformer en une forme de proto-État sahélien ?
Dans une note d’analyse publiée à Nouakchott en mai 2026, le professeur Tabazambozite, spécialiste des dynamiques sécuritaires sahélo-sahariennes, estime que les transformations observées sur le terrain dépassent largement le simple cadre militaire.
Selon lui, l’organisation affiliée à Al-Qaïda développe progressivement des capacités de gouvernance qui lui permettent d’exercer certaines fonctions traditionnellement réservées aux autorités étatiques.
Une alliance qui redessine le paysage sécuritaire:
L’un des éléments les plus marquants de la séquence actuelle demeure le rapprochement entre le JNIM et le FLA.
Longtemps perçus comme porteurs de projets distincts, voire contradictoires, les deux mouvements semblent désormais engagés dans une coopération tactique assumée face à un adversaire commun, l’État malien et ses partenaires militaires russes.
Pour le professeur Tabazambozite, cette convergence repose moins sur une communauté idéologique que sur un calcul stratégique. Les deux organisations partagent aujourd’hui la conviction que la pression militaire exercée contre elles justifie une coordination de leurs efforts sur le terrain.
Cette dynamique s’appuie également sur des liens historiques anciens. La trajectoire de Iyad Ag Ghali, figure centrale du JNIM et ancien acteur des rébellions touarègues, constitue un pont naturel entre plusieurs univers politiques et militaires de l’Azawad.
Même si les objectifs de long terme divergent, autodétermination pour certains acteurs azawadiens, projet islamiste pour le JNIM, les intérêts immédiats apparaissent suffisamment convergents pour favoriser une coopération durable.
Les limites de l’option militaire:
L’analyse souligne également l’essoufflement de la stratégie exclusivement sécuritaire mise en œuvre par Bamako depuis plusieurs années.
Malgré l’appui successif de partenaires étrangers et d’importants moyens militaires, les groupes armés conservent une capacité de nuisance significative et continuent d’étendre leur influence dans plusieurs régions du pays.
Pour Tabazambozite, cette situation s’explique en partie par l’absence de réponse politique aux causes profondes de l’instabilité, marginalisation de certaines communautés, conflits fonciers, compétition pour les ressources, effets du changement climatique et faiblesse persistante des institutions locales.
Dans plusieurs zones rurales, l’absence de services publics et les accusations d’exactions attribuées aux différents acteurs du conflit ont parfois renforcé la défiance de certaines populations envers les autorités centrales.
Ce vide a offert aux groupes armés des opportunités d’implantation durables.
Le JNIM, de l’insurrection à la gouvernance:
C’est précisément sur ce terrain que le JNIM semble avoir réalisé ses avancées les plus importantes.
Dans plusieurs secteurs du centre et du nord du Mali, l’organisation assure déjà des missions qui relèvent habituellement de l’autorité publique. Elle arbitre des conflits locaux, organise des mécanismes de médiation communautaire, sécurise certains axes de circulation et applique une justice fondée sur sa propre interprétation de la charia.
Selon l’auteur de la note, cette capacité de gestion locale constitue un changement majeur dans la nature même du mouvement.
Dans de nombreuses localités où l’État est absent ou affaibli, le JNIM apparaît parfois comme la seule structure capable d’imposer des règles et de faire respecter un minimum d’ordre social.
Cette situation ne traduit pas nécessairement une adhésion massive des populations à son projet idéologique. Elle révèle surtout la recherche pragmatique de protection, de stabilité et de mécanismes de règlement des conflits dans des territoires confrontés à une crise prolongée de l’autorité publique.
Une stratégie d’adaptation politique:
Autre évolution relevée par Tabazambozite, la capacité du JNIM à adapter son discours et ses méthodes aux réalités locales.
Contrairement à certaines organisations jihadistes ayant privilégié dans le passé des approches brutales et uniformes, le mouvement dirigé par Iyad Ag Ghali semble désormais privilégier une insertion progressive dans les structures sociales existantes.
L’organisation multiplie les références à la défense des populations locales, critique la gouvernance de Bamako et développe des alliances circonstancielles avec divers acteurs armés.
Cette stratégie lui permet de renforcer son ancrage territorial tout en préservant ses références idéologiques fondamentales.
Une proto-administration plus qu’un État
Pour autant, le chercheur estime qu’il serait prématuré de parler d’un véritable État en formation.
Plusieurs obstacles majeurs demeurent.:
L’affiliation du JNIM à Al-Qaïda constitue d’abord un frein considérable à toute reconnaissance internationale. À cela s’ajoutent les fragilités internes d’une coalition composée de groupes aux intérêts parfois divergents, ainsi que l’absence de contrôle durable sur les principaux centres urbains et les infrastructures stratégiques du pays.
Pour le professeur Tabazambozite, le terme de « proto-administration territoriale » paraît aujourd’hui plus pertinent que celui d’État.
Mais cette nuance ne doit pas masquer l’importance du phénomène observé.
L’Algérie face aux mutations du conflit:
L’analyse insiste enfin sur les conséquences régionales de cette évolution.
Si les tendances actuelles se poursuivent, certaines parties du Mali pourraient voir émerger des formes hybrides de gouvernance associant groupes armés, autorités traditionnelles, leaders religieux et structures communautaires.
Dans ce contexte, l’Algérie apparaît comme un acteur central. Forte de ses liens historiques avec les différentes composantes de l’Azawad et de son expérience dans les processus de médiation sahéliens, Alger pourrait jouer un rôle déterminant dans toute future recomposition politique.
Pour plusieurs États de la région, maintenir des canaux de communication directs ou indirects avec les acteurs influents de l’espace sahélo-saharien pourrait progressivement devenir une nécessité stratégique.
Une question devenue incontournable:
La principale conclusion de la note est sans doute la plus préoccupante pour les autorités maliennes.
Selon Tabazambozite, le débat ne porte plus seulement sur les capacités militaires du JNIM mais sur son aptitude croissante à exercer certaines fonctions de gouvernance dans les territoires où l’État peine à s’imposer.
L’avenir du Mali dépendra largement de la capacité des différents acteurs à proposer une réponse politique aux causes structurelles du conflit.
À défaut, avertit l’analyste, les dynamiques actuellement à l’œuvre pourraient accélérer l’émergence de nouvelles réalités territoriales et institutionnelles dont les conséquences dépasseront largement les frontières maliennes pour affecter l’ensemble de l’espace sahélo-saharien.
Par la rédaction du Méhari Post







