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Moyen-Orient

Washington déplace l’affrontement avec l’Iran vers le terrain économique — Ormuz reste la porte de la guerre ou de la paix

Après l’échec des efforts visant à transformer le protocole d’accord signé entre Washington et Téhéran en un règlement global mettant fin à la guerre et rouvrant le détroit d’Ormuz à une navigation normale, la confrontation américano-iranienne entre dans une nouvelle phase, centrée sur l’étranglement économique plutôt que sur les seuls combats directs.

Soixante-neuf jours après la signature du protocole d’accord, et 178 jours après le déclenchement de la guerre, l’administration américaine a annoncé le lancement d’une opération baptisée « Paria économique », qui ne se limite pas à imposer des sanctions supplémentaires à Téhéran, mais vise toute entreprise, tout navire ou tout intermédiaire financier qui aiderait l’Iran à exporter son pétrole ou à accéder au système financier international. Washington cherche ainsi à déplacer le centre de gravité de l’affrontement de l’engagement militaire direct vers un siège financier transfrontalier, tout en maintenant la force militaire en réserve, comme option de recours en cas d’échec de la pression économique.

Une politique de « zéro fuite »

Le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, a déclaré que cette nouvelle campagne visait à tarir toutes les sources de revenus dont dépendent le gouvernement iranien et les Gardiens de la révolution, décrivant son approche comme une politique de « zéro fuite » destinée à empêcher Téhéran d’utiliser les réseaux de transport maritime, le commerce, les monnaies numériques et les sociétés-écrans pour contourner les sanctions.

Dans un premier temps, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers a sanctionné un réseau composé d’environ 60 individus, entreprises et navires, dont la société Wellbred Capital, enregistrée à Singapour, ainsi que des sociétés affiliées aux Émirats arabes unis et en Suisse. Selon le département du Trésor, cette entreprise serait liée à Mohammad Hossein Shamkhani, décrit par Washington comme l’un des principaux responsables des réseaux de transport et de commerce du pétrole iranien ; Wellbred est active dans le commerce du pétrole, du naphta, des produits pétrochimiques et du gaz de pétrole liquéfié.

La force de cette campagne ne réside pas seulement dans le gel des avoirs des entreprises aux États-Unis, mais aussi dans les sanctions secondaires, qui placent gouvernements, banques et entreprises étrangères devant un choix difficile : commercer avec l’Iran ou conserver l’accès au système financier fondé sur le dollar. Son efficacité dépendra toutefois de la position des principaux partenaires de l’Iran — la Chine et la Russie en premier lieu — et de la capacité de Washington à exercer un contrôle réel sur la « flotte fantôme », les changements de pavillon et les transferts de cargaison entre navires.

La pression économique prépare-t-elle une option militaire ?

Le site Axios a rapporté, en citant des responsables américains non identifiés, que les sanctions pourraient constituer un axe de pression sur l’Iran au cours des prochains mois, en attendant la fin des élections au Congrès et la maturation des conditions politiques pour un éventuel retour à l’action militaire. Ces informations étant attribuées à des sources anonymes, elles ne sauraient être considérées comme une décision de guerre définitive. Elles prennent néanmoins un relief particulier à la lumière de la confirmation du secrétaire américain à la Guerre, qui n’exclut pas le recours à la force dans le détroit d’Ormuz ou ailleurs.

Cela suggère que Washington poursuit une stratégie à double volet : un siège économique immédiat qui alourdit le coût de la poursuite de l’affrontement pour Téhéran, et une menace militaire différée destinée à empêcher l’Iran d’interpréter le passage aux sanctions comme un recul américain sur l’option de la force.

Les cartes de riposte iraniennes

L’Iran dispose de près de cinq décennies d’expérience dans la gestion des sanctions, au cours desquelles il a développé un réseau complexe pour commercialiser son pétrole via des intermédiaires, des sociétés-écrans et des règlements hors dollar. Le ministre iranien de l’Économie a ainsi minimisé la capacité de Washington à « couper les artères » de l’économie de son pays, affirmant que des programmes étaient déjà en place pour contrer les sanctions. La nouvelle campagne semble toutefois plus large que les sanctions classiques, puisqu’elle vise simultanément l’acheteur, le transporteur, l’assureur, la banque et l’intermédiaire.

Téhéran dispose de trois catégories de cartes de riposte : élargir le commerce en monnaies locales via des canaux financiers hors du système occidental, en s’appuyant sur la Chine, la Russie et les pays voisins ; renforcer le contrôle sur le terrain du détroit d’Ormuz en imposant des règles de transit spécifiques aux navires, ce qui augmenterait les coûts d’assurance et de transport ; et laisser entendre que si l’Iran est empêché d’exporter son pétrole, il répliquera en entravant les exportations d’autres pays.

Cette dernière carte est particulièrement dangereuse : tout ciblage de navires américains ou toute saisie de pétroliers commerciaux pourrait fournir à Washington un prétexte pour reprendre des opérations militaires plus vastes, et pourrait placer l’Iran en confrontation directe avec les États du Golfe dont les exportations transitent par le détroit. Signe que les risques s’accentuent, les autorités iraniennes ont inscrit des dizaines de pétroliers sur une liste noire pour ce qu’elles ont qualifié de violations des règles de transit, menaçant d’imposer des amendes ou de saisir des navires et leurs cargaisons — un geste qui traduit le passage progressif de Téhéran de la menace politique à la mise en place d’un dispositif effectif de contrôle du trafic maritime.

Ormuz : d’une voie maritime à un goulot d’étranglement

Les données de suivi des navires montrent qu’un seul cargo a traversé le détroit lundi — son niveau le plus bas depuis le 7 mai dernier — contre six navires de différents types la veille. Ces chiffres révèlent que le problème ne se limite plus à une hausse des primes d’assurance ou à de légers retards de transport, mais s’est transformé en un véritable goulot d’étranglement sur l’une des artères commerciales et énergétiques les plus importantes au monde.

Si le baril de Brent est resté proche de 92,16 dollars et le brut américain autour de 85,02 dollars, cette stabilité des prix ne signifie pas pour autant que le risque a disparu : elle fait suite à des prises de bénéfices et à une évaluation par les marchés de l’ampleur des sanctions, tandis que le trafic maritime demeure très en deçà de ses niveaux normaux. Les répercussions les plus sensibles pourraient survenir en dehors même du marché pétrolier : une perturbation du transport d’engrais et de matières premières pourrait faire grimper le coût de l’agriculture et de l’alimentation dans des pays pourtant éloignés de la zone de guerre, transformant la crise d’Ormuz d’un enjeu de sécurité régionale en une pression directe sur les tables de millions de familles.

Une ouverture onusienne limitée

Pour tenter d’atténuer ces répercussions, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a proposé que l’organisation joue le rôle de « facilitateur neutre » pour le passage des navires transportant des engrais et des produits associés, en procédant à l’enregistrement des navires et à la vérification de leurs cargaisons, sans que l’ONU délivre pour autant des autorisations de transit ni ne modifie les droits et obligations juridiques des États.

Le succès de ce mécanisme reste toutefois conditionné à l’accord de toutes les parties, une exigence difficile à satisfaire tant que Washington et Téhéran ne s’entendront pas pour dissocier les cargaisons humanitaires et agricoles des instruments de pression mutuelle. La proposition n’en demeure pas moins significative, en ce qu’elle pourrait constituer un test limité de renforcement de la confiance : si elle parvient à sécuriser le passage des engrais, elle pourrait ensuite ouvrir la voie à des corridors dédiés aux médicaments et aux denrées alimentaires, puis à un accord plus large sur la navigation.

Le Pakistan à la recherche d’une issue

Parallèlement à l’initiative onusienne, le Pakistan s’est de nouveau imposé comme médiateur potentiel. L’armée pakistanaise a indiqué que les entretiens menés par son chef d’état-major à Téhéran s’étaient concentrés sur la prévention d’une nouvelle escalade et le règlement des différends par la négociation. Le ministre pakistanais de l’Intérieur a, pour sa part, annoncé des « progrès importants », évoquant des discussions sur la réactivation du protocole d’accord d’Islamabad avec l’Iran, et précisé que la rencontre avec le président iranien s’était conclue sur « une note très positive ».

Le président iranien Massoud Pezeshkian semble utiliser la visite de la délégation pakistanaise pour faire passer deux messages : d’une part, que Téhéran ne souhaite pas s’isoler et reste disposé à la coopération économique et sécuritaire avec ses voisins ; d’autre part, que l’alternative aux pressions américaines n’est pas la reddition, mais la construction d’un réseau régional atténuant les effets du blocus. La médiation pakistanaise restera néanmoins d’une portée limitée tant qu’elle ne parviendra pas à réduire l’écart sur trois dossiers essentiels : la levée du blocus et des sanctions, l’avenir des règles de transit dans le détroit d’Ormuz, et les garanties sécuritaires empêchant une reprise des frappes.

Une inquiétude partagée entre Riyad et Paris

L’insistance conjointe de l’Arabie saoudite et de la France sur la nécessité d’un retour à la normale de la navigation dans le détroit d’Ormuz traduit une préoccupation qui dépasse la seule sécurité énergétique. L’Arabie saoudite et les pays du Golfe ont besoin d’un corridor stable, à l’abri de menaces réciproques ou d’autorisations changeantes, tandis que la France et l’Europe considèrent le détroit comme une artère vitale pour l’énergie, le commerce et les engrais — toute perturbation prolongée s’y répercuterait sur les prix et les chaînes d’approvisionnement.

Dans le même temps, les pays de la région ne souhaitent ni devenir une partie directe de la guerre économique américaine, ni que l’Iran interprète leur coopération avec Washington comme un acte hostile. C’est pourquoi ces États tentent de préserver la liberté de navigation tout en maintenant ouverts les canaux de dialogue avec Téhéran.

Vers quoi se dirige la confrontation ?

L’opération « Paria économique » ne signifie pas que la guerre militaire a pris fin ; elle déplace au contraire l’affrontement vers un espace bien plus vaste, englobant les banques, les ports, les compagnies d’assurance, les flottes de transport maritime, ainsi que tout pays entretenant des relations commerciales avec l’Iran. Washington parie que le resserrement de l’étau financier poussera Téhéran à accepter un accord à des conditions moins favorables. L’Iran, de son côté, parie que sa capacité à perturber la navigation et à faire grimper les prix de l’énergie rendra le coût de son isolement plus élevé que celui d’une négociation avec lui.

Entre ces deux paris, le détroit d’Ormuz demeure le point de test le plus périlleux. Si les médiations parviennent à établir des corridors sûrs et à restaurer un minimum de confiance, cela pourrait ouvrir la voie à un règlement progressif. Mais si Téhéran passe de la menace à la saisie effective de navires, ou si les sanctions américaines se durcissent jusqu’à devenir un blocus complet, l’actuelle confrontation économique pourrait n’avoir été qu’une brève étape avant une nouvelle escalade militaire de plus grande ampleur.

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