L’arrestation du prédicateur influent Mohamed Issaq Kindo, président du Conseil des oulémas sunnites du Burkina Faso, ainsi que la fermeture de la Grande Mosquée du mouvement sunnite à Ouagadougou, ont suscité un vaste débat dans le pays, dépassant le cadre d’un différend entre les autorités et l’une des principales figures religieuses nationales pour ouvrir une réflexion plus large sur l’avenir des relations entre l’État et les institutions religieuses dans le contexte de la guerre contre les groupes armés.
L’arrestation de Kindo est intervenue à la suite de sermons et de déclarations que les autorités considèrent comme incompatibles avec les efforts visant à préserver la cohésion sociale et l’unité nationale. Les autorités ont ensuite ordonné la fermeture de la Grande Mosquée du mouvement sunnite jusqu’à nouvel ordre, invoquant le risque de troubles susceptibles de menacer l’ordre public.
Cette arrestation a provoqué la colère de ses partisans et des fidèles du mouvement sunnite, qui ont organisé des rassemblements et des manifestations dans la capitale pour réclamer sa libération. Dans le même temps, les principales organisations islamiques du pays ont appelé au calme, à la retenue et au dialogue afin d’éviter toute confrontation avec les autorités.
Toutefois, l’affaire ne peut être analysée sous le seul angle sécuritaire ou juridique. Des observateurs au Burkina Faso et à l’étranger estiment que cette crise pourrait offrir au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, affilié à Al-Qaïda, une rare opportunité de propagande à l’un des moments les plus sensibles du conflit auquel fait face l’État burkinabè.
La crise survient alors que les autorités appellent à l’élaboration d’un « discours religieux alternatif » pour lutter contre l’extrémisme, ce qui les place face à une équation complexe entre les impératifs de sécurité d’une part et la préservation des acteurs religieux et sociaux qui constituent une composante essentielle de la résilience de la société face au recrutement extrémiste d’autre part.
Selon plusieurs observateurs, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans n’a pas besoin de rallier les érudits modérés ou les institutions religieuses officielles. Il lui suffit d’exploiter la colère et la frustration susceptibles d’apparaître dans certains milieux favorables à Kindo, notamment parmi les jeunes les plus engagés, afin d’élargir le cercle des sympathisants à son discours et de renforcer le sentiment de méfiance entre l’État et certains milieux conservateurs.
Tout au long de son expansion au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le groupe a régulièrement exploité les griefs locaux ainsi que les crises politiques et sociales pour construire un récit selon lequel les gouvernements ciblent davantage les érudits religieux et les communautés locales qu’ils ne s’attaquent aux causes profondes de la crise sécuritaire. Ce discours s’est révélé efficace dans plusieurs zones où la présence de l’État s’est affaiblie ou où les services de base se sont dégradés.
L’affaire revêt une sensibilité particulière car Kindo est considéré comme l’une des figures religieuses sunnites les plus influentes du pays, tandis que la Grande Mosquée du mouvement sunnite demeure depuis longtemps l’une des principales tribunes religieuses de Ouagadougou. La crise dépasse ainsi sa dimension sécuritaire pour prendre une portée religieuse et sociale plus large susceptible d’affecter les relations entre les autorités et certaines composantes conservatrices de la société.
La crise intervient également dans un contexte de controverse croissante autour de la politique de mobilisation générale adoptée par le gouvernement militaire dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré. Cette politique permet le recrutement de civils pour participer à la lutte contre les groupes armés au sein des Volontaires pour la défense de la patrie. Des organisations de défense des droits humains accusent les autorités d’utiliser ce mécanisme contre des opposants, des journalistes, des militants et des manifestants, tandis que le gouvernement affirme que la mobilisation générale constitue une nécessité nationale face aux défis sécuritaires exceptionnels auxquels le pays est confronté.
Les détracteurs de cette politique estiment que le recrutement forcé ou l’envoi de manifestants et d’opposants dans des camps d’entraînement et des zones militaires risque de devenir un outil de sanction davantage qu’un moyen de mobiliser la société contre les groupes armés, suscitant des inquiétudes quant à ses conséquences politiques et sociales à long terme.
Ces développements se produisent dans un environnement politique complexe. Le président Ibrahim Traoré a construit une part importante de sa popularité et de sa légitimité intérieure sur un discours souverainiste opposé à l’influence française, ce qui lui a valu un large soutien dans les milieux nationalistes, conservateurs et religieux. Toutefois, des voix de plus en plus nombreuses au sein de ces mêmes milieux accusent les autorités de remplacer la dépendance à la France par une dépendance croissante à la Russie et de transformer progressivement le pays en un espace davantage régi par l’approche sécuritaire et la fermeté du pouvoir que par le consensus politique et social.
Selon plusieurs analystes, le principal danger de cette crise ne réside pas dans l’arrestation de Kindo ou la fermeture de la mosquée en elles-mêmes, mais dans la possibilité que ces événements soient intégrés à la machine de propagande djihadiste afin de raviver un discours de victimisation qui a démontré son efficacité en matière de recrutement et de mobilisation dans plusieurs régions du Sahel au cours de la dernière décennie.
Ces inquiétudes interviennent alors que le Burkina Faso fait face à l’une des insurrections liées à Al-Qaïda les plus violentes au monde. Au cours des dernières années, le pays est devenu l’un des principaux théâtres d’activité du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, qui a étendu son influence du nord vers l’est ainsi que dans certaines parties de l’ouest et du centre, menant des centaines d’attaques contre les forces gouvernementales et les civils. Le conflit a fait des milliers de morts et provoqué le déplacement de plus de deux millions de personnes, tandis que de vastes portions du territoire échappent encore au contrôle total de l’État ou demeurent sous la menace permanente des groupes armés.
Dans une guerre d’usure aussi longue et coûteuse, des observateurs estiment que le succès de l’État ne dépend pas uniquement des opérations militaires, mais également de sa capacité à empêcher les organisations extrémistes d’exploiter toute fracture entre le pouvoir et les références religieuses et sociales influentes. Une bataille que beaucoup considèrent aussi importante que les combats menés sur le terrain, voire potentiellement plus déterminante pour l’avenir du conflit et la stabilité du pays.







