Dans la même enceinte où résonnent depuis des décennies les appels à réformer les Nations unies, des dirigeants africains ont pris la parole cette semaine devant la 81e session de l’Assemblée générale pour réitérer une revendication restée lettre morte depuis sa formulation initiale : un siège permanent africain au Conseil de sécurité. Ce que ces discours rappellent rarement, cependant, c’est le verrou structurel intégré à cette demande elle-même : toute réforme de ce type exige, en vertu de la Charte, l’aval des cinq puissances dotées du droit de veto qui bénéficient de la configuration actuelle — soit précisément celles dont le privilège serait amoindri par cette réforme.
Une absence gravée dans les textes, pas seulement dans les rapports de force
Le Conseil de sécurité compte 15 membres : cinq permanents dotés du droit de veto — les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine — et dix non permanents, dont les sièges sont attribués par rotation entre les autres États tous les deux ans. L’Afrique occupe actuellement trois de ces sièges non permanents, sans disposer d’aucune représentation permanente.
Ce qui rend cette situation si difficile à modifier ne tient pas uniquement au rapport de forces politique, mais au texte même de l’article 108 de la Charte des Nations unies, qui soumet toute modification à l’approbation et à la ratification des deux tiers des États membres, « y compris tous les membres permanents du Conseil de sécurité ». En d’autres termes, chaque membre permanent dispose d’un droit de veto sur la réforme du Conseil lui-même, exactement comme il en dispose sur toute autre résolution qu’il adopte.
Un discours partagé, une multitude de voix
Le regain de cette revendication cette année s’est manifesté à travers une succession de discours de chefs d’État, sans qu’il s’agisse d’une coordination centralisée unique, mais plutôt de l’expression convergente d’une position ancrée dans un même texte : le consensus d’Ezulwini, adopté par l’Union africaine en 2005, qui réclame au moins deux sièges permanents pour le continent.
Le président kenyan William Ruto a déclaré que la Charte considère chaque État comme souverain et égal aux autres, mais que cette égalité « s’arrête aux portes du Conseil de sécurité » lorsqu’il s’agit des questions de guerre et de paix. Le président éthiopien Taye Atske Selassie a formulé la question en des termes ouvertement moraux, demandant comment un monde guidé par une conscience saine pouvait justifier de priver 1,6 milliard d’Africains d’un droit de représentation équitable.
Le président libérien Joseph Boakai a qualifié la situation actuelle d’« injustice historique qui n’est plus acceptable », soulignant que cette question n’est pas une faveur à accorder à l’Afrique, mais une nécessité pour que les Nations unies restaurent leur propre confiance, leur crédibilité et leur légitimité. Dans une allocution prononcée au nom du président nigérian Bola Ahmed Tinubu, son vice-président Kashim Shettima a précisé la demande africaine dans le détail : au moins deux sièges permanents assortis de l’ensemble des droits et responsabilités de la qualité de membre permanent — « y compris le droit de veto, tant qu’il subsistera » —, ainsi que cinq sièges non permanents au total.
La présidente namibienne Netumbo Nandi-Ndaitwah a estimé qu’il était temps de reconnaître que les négociations avaient déjà que trop duré, tandis que le président somalien Hassan Cheikh Mohamoud a jugé la réforme « nécessaire pour préserver la légitimité de l’ONU, restaurer la confiance dans ses institutions et garantir sa capacité à répondre aux réalités de notre époque ».
L’argument des chiffres : qui façonne réellement l’ordre du jour du Conseil ?
Les dirigeants africains n’ont pas fondé leur argumentaire sur les seuls principes moraux ou historiques : ils l’ont également étayé par des données concrètes sur le fonctionnement du Conseil. Le ministre sud-africain des Relations internationales et de la Coopération, Ronald Lamola, a rappelé que l’Afrique représente près d’un cinquième de la population mondiale et plus d’un quart des États membres des Nations unies, ajoutant que 70 % des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité au cours de la dernière décennie portaient sur des conflits survenant sur le continent africain lui-même.
C’est précisément ce constat qui élève la revendication africaine au-delà d’un simple grief protocolaire : selon cette lecture, l’Afrique constitue le principal objet du travail du Conseil, sans pour autant disposer d’une voix permanente dans l’élaboration de ses décisions.
Un soutien américain passé, resté sans suite concrète
Ce n’est pas la première fois que cette revendication reçoit l’appui de l’une des puissances permanentes. Les États-Unis avaient annoncé en 2024, sous la présidence de Joe Biden, leur soutien à l’ajout de deux sièges permanents pour des États africains au Conseil de sécurité. Mais ce soutien émanait d’une administration précédente et ne s’est traduit, à ce jour, par aucune démarche concrète en vue d’amender la Charte sous l’administration actuelle — illustrant les limites des déclarations politiques de soutien en l’absence d’un mécanisme contraignant capable d’obliger les cinq puissances permanentes à renoncer à une part de leur position unique.
De la salle du Conseil de sécurité à la table des négociations sur l’intelligence artificielle
La revendication africaine ne s’est pas limitée cette année à la représentation traditionnelle au sein du Conseil de sécurité : elle s’est étendue à un dossier d’une tout autre nature, celui de l’intelligence artificielle. Après l’appel du secrétaire général António Guterres aux puissances rivales dans ce domaine à coopérer face aux risques qu’il soulève, et après la tenue par le Conseil de sécurité d’une session spéciale réunissant des dirigeants du secteur technologique, de nombreux chefs d’État africains ont insisté pour que le processus décisionnel relatif à cette technologie inclue les pays en développement les plus susceptibles d’en subir les effets directs.
Le président botswanais Duma Boko a estimé que les pays en développement devaient disposer d’une voix effective dans l’élaboration des normes et des garde-fous encadrant ces nouvelles technologies, de manière à élargir les opportunités, soutenir le travail décent et renforcer les services publics, tout en protégeant la dignité, les droits et la sécurité des personnes. Il a appelé spécifiquement à associer l’Afrique aux discussions portant sur les minéraux critiques, les terres rares et les ressources énergétiques qui alimentent ces avancées technologiques — dont une grande partie provient justement des pays en développement.
Dans le même esprit, Ronald Lamola a affirmé que l’Afrique avait le droit de participer à l’élaboration des règles régissant le développement et l’usage de l’intelligence artificielle, tandis que Kashim Shettima a déclaré que le Nigeria refusait de « confier son avenir technologique à l’incertitude », rappelant que cette technologie pouvait tout aussi bien servir à mener des guerres qu’à faire progresser la santé, l’éducation et l’agriculture.
Un contexte qui rend la demande plus pressante, sans la rendre plus réalisable
Ces revendications s’expriment cette année dans un climat international particulièrement tendu : la guerre russo-ukrainienne se poursuit, la guerre à Gaza demeure en cours, et la guerre contre l’Iran plane en arrière-plan des débats, selon les observations de l’agence Associated Press, qui a relevé que beaucoup voient dans l’accumulation de ces crises une preuve supplémentaire de l’urgence de réformer le Conseil. Mais le paradoxe demeure entier : plus les crises que le Conseil doit gérer dans sa configuration actuelle se multiplient, plus l’urgence de sa réforme s’impose — tandis que le mécanisme même de cette réforme reste otage de l’accord des cinq puissances que la Charte a précisément conçue pour leur garantir un privilège sans limite de durée.







