Ojo Ayaninuola n’avait pas l’habitude de voir des agents parcourir sa plantation de cacao à Akure, dans le sud-ouest du Nigeria, pour relever des coordonnées et dessiner les limites de son exploitation sur une carte numérique. Le petit producteur a d’abord hésité. Il comprenait difficilement pourquoi la localisation précise de ses terres devenait soudain une condition pour vendre une récolte cultivée de la même manière depuis des années.
L’avertissement de Sunbeth Global, important exportateur nigérian qui achète ses fèves, a fini par le convaincre: sans cartographie de l’exploitation ni documents permettant d’établir l’origine du cacao, sa production risquait de perdre son accès au marché européen.
Son cas résume le bouleversement qui attend la filière ouest-africaine. L’Union européenne s’apprête à appliquer un règlement interdisant l’entrée de produits liés à la déforestation. Des milliers d’agriculteurs pourraient ainsi se retrouver exclus de l’un de leurs principaux débouchés, non parce que leurs fèves proviennent nécessairement de terres récemment déboisées, mais faute de pouvoir fournir les preuves numériques du contraire.
Plus de la moitié de la production nigériane menacée
Selon des spécialistes du secteur cités par Reuters, les producteurs représentant plus de la moitié de la récolte nigériane pourraient ne pas être en mesure de respecter les nouvelles exigences lors de leur entrée en application, le 30 décembre prochain.
Quatrième producteur mondial, le Nigeria compte environ 300 000 cultivateurs de cacao, essentiellement de petits exploitants installés dans des zones rurales parfois difficiles d’accès, selon le Conseil nigérian de promotion des exportations.
Nombre d’entre eux ne disposent ni de titres fonciers précis ni de cartes détaillées. Leurs fèves passent en outre par plusieurs acheteurs et intermédiaires locaux avant d’arriver chez l’exportateur. Les récoltes de différentes plantations sont souvent mélangées durant la collecte, le transport ou le stockage, faisant disparaître les informations nécessaires à leur traçabilité.
Le marché européen reste difficile à remplacer. L’Union européenne achète près de 60% du cacao mondial, tandis que l’Afrique de l’Ouest fournit environ 70% de la production et expédie près des deux tiers de ses fèves vers l’Europe.
Ce qu’exige le règlement
Le règlement européen contre la déforestation ne se contente pas d’une déclaration générale assurant que le cacao ne provient pas d’une forêt récemment détruite. Les entreprises doivent présenter une déclaration de diligence raisonnée, accompagnée des coordonnées géographiques des parcelles où les produits ont été cultivés.
Elles doivent démontrer que les marchandises ne proviennent pas de terres déboisées après le 31 décembre 2020 et que leur production respecte la législation du pays d’origine.
Le texte concerne le cacao, le café, l’huile de palme, le caoutchouc, le soja, le bois et les bovins, ainsi que plusieurs produits dérivés, dont le chocolat.
Les principales obligations s’appliqueront aux grandes et moyennes entreprises à partir du 30 décembre 2026. La plupart des microentreprises et petites entreprises disposent d’un délai supplémentaire allant jusqu’au 30 juin 2027.
La Commission européenne estime que la consommation de l’Union est responsable d’environ 10% de la déforestation mondiale. Cette donnée est parfois présentée à tort comme un objectif du règlement visant à réduire la déforestation mondiale de 10%.
Le coût de la conformité commence dans les plantations
En théorie, la procédure est simple: cartographier la plantation, confronter ses coordonnées aux données sur la couverture forestière et conserver un dossier numérique permettant de suivre les fèves jusqu’à leur arrivée en Europe.
Dans la réalité ouest-africaine, les exportateurs doivent relever les limites de milliers d’exploitations, vérifier l’identité des producteurs et le statut légal des terres, puis empêcher que les fèves conformes soient mélangées à des récoltes d’origine inconnue.
Des entreprises nigérianes telles que Sunbeth Global et Starlink Global ont investi dans la cartographie, l’enregistrement et la formation des cultivateurs. Reste à savoir qui supportera la facture.
Les petits producteurs ont rarement les moyens de financer eux-mêmes les opérations de relevé et de documentation. Les exportateurs cherchent à récupérer leurs investissements, tandis que certains acheteurs européens hésitent à accepter des prix plus élevés. Les cultivateurs craignent que le coût leur soit finalement répercuté par une baisse du prix payé à la ferme.
La moitié du cacao ivoirien sans origine clairement traçable
Le défi est encore plus important en Côte d’Ivoire, premier producteur et exportateur mondial de cacao. En 2024, l’Union européenne a absorbé 66% des exportations ivoiriennes.
Trase, une initiative spécialisée dans la transparence des chaînes d’approvisionnement, estime que seulement 48% du volume exporté cette année-là pouvait être relié à ses départements de production à partir des informations rendues publiques par les entreprises. Les 52% restants échappaient à ce niveau de traçabilité.
L’absence de données ne prouve pas que ces fèves proviennent de zones déboisées. Elle rend cependant leur conformité beaucoup plus difficile à établir. Le recours à de nombreux intermédiaires et le mélange des récoltes compliquent aussi l’identification d’autres risques, notamment le travail des enfants.
Selon Trase, 79% des forêts ivoiriennes ont disparu ou ont été dégradées entre 2000 et 2024. L’expansion de la culture du cacao aurait représenté près de la moitié de la perte forestière pendant une grande partie de cette période.
Vers un cacao à deux vitesses
Nico Dehnbaum, consultant en durabilité et ancien négociant international de cacao, estime que les importateurs européens pourraient manquer de fèves entièrement conformes durant les premiers mois d’application du règlement.
Les tensions sur l’offre pourraient durer environ deux ans, le temps d’étendre les systèmes de traçabilité et d’enregistrer davantage de producteurs. Deux marchés risquent alors de coexister: un cacao documenté, vendu plus cher à l’Europe, et des fèves non traçables, redirigées vers d’autres destinations ou achetées à moindre prix.
L’enjeu dépasse donc le coût futur du chocolat. Un cultivateur qui n’a pas encore reçu la visite d’une équipe de cartographie pourrait perdre son acheteur, même si son exploitation existe depuis plusieurs décennies et n’a jamais progressé sur une forêt.
Toute la difficulté du règlement apparaît lorsqu’il quitte les bureaux de Bruxelles pour atteindre les plantations d’Afrique de l’Ouest. Protéger les forêts est indispensable, mais la réussite de cette politique dépendra de sa capacité à ne pas transformer l’obligation de preuve en sanction contre le maillon le plus petit et le moins équipé de la filière.







