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Moyen-Orient

Entre l’appel à la paix de Pezeshkian et les menaces des Gardiens : qui décide vraiment de la stratégie iranienne sur le détroit d’Ormuz ?

Alors que la guerre entre l’Iran et les États-Unis et leurs alliés entre dans son 176e jour, et 67 jours après la signature d’un protocole d’accord entre Washington et Téhéran, la crise reste tiraillée entre deux dynamiques opposées : une pression américaine croissante pour rouvrir le détroit d’Ormuz et durcir l’isolement économique de l’Iran, et une fracture interne à Téhéran quant au moment opportun pour passer de la confrontation au règlement négocié.

Alors que le président iranien Massoud Pezeshkian a appelé à mettre fin à la guerre « dès aujourd’hui », en position de force, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohsen Rezaee, a mis en garde les États de la région contre toute participation à ce qu’il a qualifié de guerre économique américaine, menaçant de cibler les intérêts des pays participants et d’empêcher leurs exportations pétrolières de transiter par le Golfe et le détroit d’Ormuz. Cette différence de ton ne reflète pas simplement une répartition des rôles entre un président civil et l’appareil militaire ; elle révèle un conflit plus profond sur la manière de convertir les atouts militaires de l’Iran en gains politiques et économiques avant que la guerre ne les épuise.

La revanche des « mille navires » revendiquée par Washington, sans confirmation indépendante

Le président américain Donald Trump a repartagé un message du commentateur Marc Thiessen affirmant que les États-Unis avaient escorté plus de mille navires à travers le détroit d’Ormuz. Aucune donnée indépendante ne permet à ce jour de confirmer ce chiffre, et le trafic maritime dans le détroit reste très en deçà de son niveau d’avant-guerre, lorsqu’il accueillait quotidiennement entre 130 et 140 navires.

Des rapports américains font état d’une légère reprise du trafic au cours des deux dernières semaines, facilitée par l’utilisation d’un couloir plus proche de la côte omanaise et par des escortes américaines pour certains navires, mais cette amélioration n’a permis de retrouver qu’une fraction limitée du niveau normal. Si Washington insiste sur le fait qu’elle détient désormais l’avantage dans le détroit, Téhéran affirme que le trafic ne redeviendra normal qu’une fois que les États-Unis auront rempli leurs engagements pris dans le cadre du protocole d’accord signé le 17 juin — lequel prévoit la levée du blocus naval sur les ports iraniens, l’allègement des sanctions sur les exportations pétrolières, le déblocage d’avoirs gelés, et des garanties contre toute reprise des frappes militaires.

Pezeshkian : une fenêtre de règlement qui se referme

Lors d’une allocution prononcée à Téhéran à l’occasion de la Journée du médecin, Pezeshkian a déclaré qu’il valait « mieux mettre fin à la guerre aujourd’hui, alors que nous sommes en position de force et de dignité », assurant que son pays ne ferait aucune concession et ne céderait à aucune menace. Il a défendu le protocole d’accord, affirmant qu’il ne comportait aucune clause suggérant une reddition iranienne, et qu’il avait reçu l’aval du Conseil suprême de sécurité nationale.

Mais l’élément le plus marquant de son discours n’était pas ce langage de victoire, mais bien sa reconnaissance que la guerre ne peut se poursuivre indéfiniment, et que le maintien du pays dans un état de « ni guerre ni paix » freine l’investissement et aggrave la crise économique. Les revenus pétroliers ont chuté, des installations industrielles ont été endommagées, et la pression sur les finances publiques et le marché des changes s’est intensifiée.

Sous cet angle, l’appel à la paix de Pezeshkian apparaît moins comme un signe de recul militaire que comme une tentative de graver dans un accord ce qu’il considère comme des gains obtenus sur le terrain, avant que le coût économique n’érode la position de négociation de l’Iran. Il s’adresse ainsi, en réalité, à plusieurs interlocuteurs à la fois : le Guide suprême Mojtaba Khamenei, les dirigeants les plus radicaux au sein des Gardiens de la révolution, les membres du Conseil suprême de sécurité nationale, ainsi que l’opinion publique et les milieux économiques qui subissent les conséquences de la guerre — avec un message commun : la véritable force réside dans le choix du bon moment pour la transformer en règlement, et non dans la simple prolongation du combat.

Rezaee élargit la menace aux voisins de l’Iran

De son côté, Mohsen Rezaee a adressé un avertissement direct aux États voisins, les mettant en garde contre toute participation à la campagne de pression économique préparée par l’administration Trump. Il a affirmé que Téhéran privilégierait d’abord le dialogue avec ces pays, mais les considérerait comme des « ennemis » s’ils continuaient de coopérer avec Washington, menaçant de nuire à leurs intérêts et d’empêcher leurs exportations pétrolières de transiter par le Golfe et le détroit d’Ormuz. Il a également laissé entendre que des compagnies et intérêts pétroliers américains dans la région pourraient être visés, avertissant que toute riposte iranienne à une nouvelle initiative américaine serait « comparable à un séisme ».

Ces propos font basculer la crise d’une confrontation bilatérale entre Téhéran et Washington vers une menace directe visant les pays voisins, plaçant les gouvernements du Golfe devant un dilemme délicat : coopérer avec Washington sur les sanctions et la protection de la navigation pourrait en faire une cible iranienne, tandis que prendre leurs distances avec la campagne américaine pourrait les exposer à des pressions politiques et économiques de la part de Washington.

Araghchi : la répétition des pressions, « un signe de désespoir »

L’avertissement de Rezaee est intervenu alors que le département du Trésor américain s’apprêtait à annoncer un nouveau train de sanctions présenté par Washington comme l’un des plus sévères jamais imposés à l’Iran. Le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a répondu que son pays ne craignait ni les menaces ni le blocus, et que les tentatives américaines précédentes avaient échoué à atteindre leurs objectifs, qualifiant la répétition de cette politique de pression de « signe de désespoir » et appelant à un dialogue fondé sur le respect et l’équité. Dans le même temps, l’appareil militaire iranien a souligné que de nouveaux systèmes d’armement étaient désormais opérationnels, et que ce qui avait été déployé sur le terrain jusqu’ici ne représentait qu’une fraction des capacités iraniennes.

Téhéran cherche ainsi à maintenir la porte des négociations ouverte sans renoncer à la menace militaire — un double message signifiant que la paix est possible, mais pas selon les seules conditions américaines.

Deux camps rivaux au sein du régime ?

Les déclarations iraniennes révèlent une fracture nette entre un camp mené par Pezeshkian et son ministre des Affaires étrangères, qui privilégie la fin de la guerre, la reprise des exportations pétrolières et l’attraction des investissements, et un courant plus radical au sein des Gardiens de la révolution, qui préfère conserver le contrôle du détroit sur le terrain jusqu’à l’obtention de garanties et de gains plus importants.

Le Wall Street Journal a rapporté que des médiateurs arabes craignent que les diplomates iraniens ne disposent pas d’une autorité suffisante pour mettre en œuvre un éventuel accord relatif au détroit, précisant que les Gardiens de la révolution ont fait pression pour conserver le droit d’imposer des redevances aux navires en transit, et pour obtenir des garanties explicites sur la levée des sanctions et du blocus.

Rien de tout cela ne prouve l’existence de deux gouvernements distincts ou de deux centres de décision séparés, mais cela reflète une réelle divergence dans l’ordre des priorités : le camp civil recherche un gain économique rapide, tandis que les Gardiens considèrent le contrôle d’Ormuz comme l’atout stratégique le plus précieux de l’Iran, dont l’abandon prématuré dilapiderait les acquis de la guerre. Cette divergence pourrait en partie relever d’une tactique de négociation délibérée, permettant à Téhéran d’afficher simultanément un discours modéré et un discours plus intransigeant. Mais la persistance du blocage, et les propos de Pezeshkian lui-même sur la difficulté à joindre le centre de décision, suggèrent que le différend dépasse une simple répartition des rôles.

L’absence du Guide suprême complique la prise de décision

La prise de décision s’est compliquée depuis la mort de l’ancien Guide suprême Ali Khamenei lors des premières frappes de la guerre, et l’accession de son fils Mojtaba Khamenei, resté largement en retrait des apparitions publiques depuis. Des médias officiels ont indiqué que Pezeshkian avait rencontré le nouveau Guide suprême fin juillet, lors d’une réunion consacrée à la guerre, à l’économie, à l’énergie et aux relations extérieures, dont le président a par la suite précisé qu’elle avait duré environ sept heures.

Des récits évoquant une première rencontre mystérieuse dans une voiture aux vitres teintées, au cours de laquelle Pezeshkian aurait douté de l’identité de son interlocuteur, ont circulé dans certains médias citant des sources anonymes, sans être confirmés ni par les autorités iraniennes ni par une source indépendante — ils ne peuvent donc être considérés comme des faits établis. La rareté des apparitions publiques du Guide suprême et la difficulté d’accès à sa personne n’en ont pas moins alimenté les doutes quant à la capacité de l’appareil d’État à parvenir rapidement à une décision tranchée dans la crise la plus grave que l’Iran ait connue depuis des décennies.

Qui détient le dernier mot ?

La Constitution iranienne confie au président de la République la présidence du Conseil suprême de sécurité nationale, lequel, en vertu de l’article 176, définit les politiques de défense et de sécurité et coordonne les activités politiques, militaires et économiques liées à la sécurité nationale. Ce conseil réunit les chefs des trois pouvoirs, les commandants de l’armée et des Gardiens de la révolution, les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Défense et du Renseignement, ainsi que des représentants du Guide suprême.

Mais la présidence de ce conseil par Pezeshkian ne lui confère pas la décision finale : ses résolutions n’entrent en vigueur qu’après approbation du Guide suprême, tandis que l’article 110 de la Constitution accorde à ce dernier le commandement suprême des forces armées ainsi que le pouvoir de déclarer la guerre et la paix et de mobiliser les troupes. L’appel de Pezeshkian ne doit donc pas être lu comme un ordre de mettre fin à la guerre, mais comme une tentative de convaincre le centre de décision que la fenêtre de règlement pourrait se refermer si l’hémorragie économique se poursuit. De leur côté, les Gardiens de la révolution ne peuvent, seuls, signer ou rejeter définitivement un accord, mais ils disposent d’un poids suffisant sur le terrain pour influencer les conditions de tout règlement, d’autant qu’ils gèrent le volet iranien de l’affrontement dans le détroit.

Une visite pakistanaise à un moment sensible

Dans ce contexte de blocage, le ministère iranien des Affaires étrangères a annoncé que le chef d’état-major de l’armée pakistanaise, le général Asim Munir, se rendra lundi à Téhéran à la tête d’une délégation officielle. Cette visite intervient dans le cadre du rôle joué par Islamabad dans la transmission de messages entre l’Iran et les États-Unis, et devrait aborder les sanctions américaines à venir, l’avenir de la navigation dans le détroit d’Ormuz, ainsi que les dispositifs de sécurité régionale. Elle pourrait offrir un canal supplémentaire pour tester la possibilité d’une reprise des négociations, mais elle ne suffira pas à elle seule à résoudre le nœud du problème : tout accord suppose d’abord un consensus interne à Téhéran sur le prix acceptable pour une réouverture complète du détroit.

Ormuz, miroir de la lutte interne iranienne

Le détroit d’Ormuz n’est plus seulement une voie maritime que négocient l’Iran et les États-Unis : il est devenu le miroir d’un affrontement au sein même de l’appareil de pouvoir iranien sur la signification de la force et la manière de l’exercer. Pezeshkian estime que la force permet de mettre fin à la guerre dans des conditions qui préservent la dignité du pays et offrent à l’économie une bouffée d’air, tandis que les Gardiens de la révolution considèrent que le maintien de la pression dans le détroit est ce qui contraindra Washington à consentir de véritables concessions.

Entre ces deux positions se trouve le Guide suprême, détenteur du dernier mot constitutionnel, tandis que le temps, l’économie et le trafic maritime pèsent sur l’ensemble des acteurs. Le discours de Pezeshkian s’adresse ainsi, avant tout, à l’intérieur du pays plutôt qu’à l’extérieur : il ne demande pas seulement à Washington d’accepter la paix, mais tente de convaincre les centres de pouvoir à Téhéran que mettre fin à la guerre maintenant pourrait être une démonstration de force, et non un renoncement à celle-ci.

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