À chaque nouveau tour de vis sur la délivrance des visas européens, la même question revient : ces restrictions réduisent-elles réellement le nombre d’Africains cherchant à rejoindre l’Europe, ou se contentent-elles de reporter ce mouvement vers d’autres routes, plus longues et plus dangereuses ? Les données de 2025 et 2026 ne tranchent pas la question — elles dessinent un tableau contrasté.
Visas : plus de demandes, davantage de refus en Afrique
Les consulats de l’espace Schengen ont reçu plus de 12 millions de demandes de visas de court séjour en 2025, soit une hausse de plus de 4% par rapport à l’année précédente, et en ont délivré environ 10,3 millions, en progression de plus de 5%. Ces niveaux restent toutefois bien en deçà de ceux d’avant la pandémie, lorsque les demandes avaient atteint près de 17 millions en 2019.
Au niveau mondial, le taux de refus a légèrement reculé, passant de 14,8% à 14,6%. Mais cette moyenne masque de fortes disparités selon les pays africains : au Sénégal, le taux de refus est passé d’environ 47% à près de 52%, au Burundi de 40% à plus de 53%, et en République démocratique du Congo d’environ 30% à 40%. À l’inverse, l’Algérie et l’Éthiopie ont vu leurs taux de refus légèrement baisser, preuve que la tendance n’est pas uniforme sur le continent.
Un coût financier direct pour les candidats
Un refus de visa n’entraîne pas seulement l’annulation d’un projet de voyage : il représente aussi une perte financière directe, les frais de dossier de 90 euros pour un adulte n’étant pas remboursables. Le groupe de recherche britannique LAGO estime que les candidats africains ont perdu environ 60 millions d’euros du fait de refus rien qu’en 2024, un chiffre qui ne tient pas compte des coûts additionnels liés à l’assurance, à la traduction ou aux déplacements vers les centres de dépôt. Selon cette même analyse, la probabilité de refus tend à augmenter à mesure que le PIB par habitant du pays du demandeur diminue.
Un instrument de pression diplomatique
Le visa ne sert pas uniquement à réguler les entrées : Bruxelles s’en sert aussi pour faire pression sur les pays d’origine afin qu’ils coopèrent au retour de leurs ressortissants faisant l’objet d’une expulsion. Une clause du code des visas de l’UE permet d’imposer des restrictions aux pays jugés insuffisamment coopératifs sur ce dossier. Ce mécanisme a été appliqué à la Gambie en 2021 et à l’Éthiopie en 2024, et en juillet 2025, la Commission européenne a proposé des mesures similaires visant la Guinée. Si les restrictions imposées à l’Éthiopie ont ensuite été levées après une amélioration de sa coopération, des responsables européens ont reconnu que la menace de sanctions n’avait pas toujours produit l’effet escompté dans des pays comme le Sénégal ou la Somalie.
Un recul des traversées irrégulières, mais un déplacement des routes
Selon Frontex, les traversées irrégulières aux frontières extérieures de l’UE ont chuté de 26% en 2025, à environ 178 000, leur plus bas niveau depuis 2021, avec une baisse des deux tiers sur la route atlantique menant aux îles Canaries, sous l’effet du renforcement des contrôles en Mauritanie, au Maroc et au Sénégal. Cette tendance s’est poursuivie au premier semestre 2026, avec un recul global de 37% et une chute de 67% des traversées vers les Canaries.
Le tableau n’est toutefois pas celui d’un simple recul général : la route de la Méditerranée occidentale, empruntée principalement depuis l’Algérie vers les îles Baléares espagnoles, a progressé de 17% sur la même période — signe que les flux migratoires se déplacent d’une route à l’autre plutôt que de disparaître.
Ce déplacement est mis en évidence dans un rapport publié en février 2026 par l’organisation britannique Statewatch, qui a documenté l’émergence de la Guinée comme nouveau point de départ vers les Canaries, les réseaux de passeurs ayant été poussés à rechercher des côtes plus éloignées face au durcissement des contrôles au Sénégal et en Mauritanie.
Ce que dit la recherche sur l’effet réel des visas
Dans une étude publiée par la revue International Migration Review, les chercheurs Mathias Czaika et Hein de Haas montrent que l’obligation de visa réduit effectivement le nombre de nouvelles arrivées en provenance des pays soumis à restrictions. Mais la même étude constate qu’elle réduit aussi le nombre de départs et de retours, car lorsque revenir en Europe devient difficile et coûteux, les migrants déjà installés hésitent à rentrer temporairement chez eux. Résultat : les restrictions freinent la migration circulaire sans nécessairement faire baisser le nombre de résidents sur le long terme.
Un coût humain qui s’alourdit
L’Organisation internationale pour les migrations a recensé au moins 7 667 morts ou disparus sur les routes migratoires dans le monde en 2025, dont 2 185 en Méditerranée et 1 214 sur la seule route atlantique vers les Canaries, tout en précisant que les chiffres réels sont probablement plus élevés, de nombreuses noyades ou disparitions n’étant jamais enregistrées. Plus les réseaux de passeurs sont contraints de contourner les contrôles, plus les trajets s’allongent et deviennent dangereux.
Une image d’ensemble : la majorité des migrations africaines restent intra-africaines
Malgré l’attention politique et médiatique portée en Europe sur la migration vers ses côtes, un rapport conjoint de l’Union africaine et de l’OIM indique qu’environ 80% des migrations africaines se déroulent à l’intérieur même du continent. Cela souligne une limite plus large : aussi strictes soient-elles, les politiques de visas et de contrôle des frontières ne peuvent, à elles seules, s’attaquer aux causes profondes de la migration — pauvreté, conflits, chômage et changement climatique.
La conclusion la plus solidement étayée par les données est que les restrictions européennes n’arrêtent pas la migration : elles en redessinent le calendrier, la forme et la destination. Elles peuvent réduire les flux sur une route donnée, tout en poussant une partie de ces mouvements vers une installation durable ou vers des itinéraires alternatifs plus longs, plus coûteux et plus dangereux.







