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Mauritanie : la victoire sur l’extrémisme se joue aussi dans les esprits

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En renouant avec sa politique de dialogue religieux et de déradicalisation des détenus condamnés pour extrémisme, Nouakchott confirme la singularité d’un modèle sahélien fondé sur la prévention, la réinsertion et la bataille des idées. Une approche qui contraste avec les réponses essentiellement militarisées privilégiées ailleurs dans la région.

Par Mohamed AG Ahmedou, à partir d’une analyse de Sidi Mohamed, analyste politique et sécuritaire sahélien.

Au moment où une grande partie du Sahel s’enfonce dans une spirale de violence dont l’issue demeure incertaine, la Mauritanie continue de défendre une conviction devenue rare dans la région, aucune victoire durable contre l’extrémisme violent ne peut être obtenue par la seule force des armes.
Les conclusions rendues publiques le 20 juin par la Commission chargée du dialogue avec les détenus pour fanatisme et extrémisme viennent une nouvelle fois illustrer cette philosophie sécuritaire atypique. Après plusieurs mois d’échanges conduits avec des prisonniers condamnés pour des faits liés au terrorisme et à l’extrémisme, plusieurs d’entre eux ont officiellement renoncé à leurs convictions radicales, exprimé leur repentir et manifesté leur volonté de réintégrer pleinement la société.

L’événement pourrait paraître anecdotique dans une région dominée par les communiqués militaires et les bilans d’opérations armées. Il constitue pourtant un marqueur important de la stratégie mauritanienne. Car derrière ces déclarations de repentir se dessine une vision plus profonde de la sécurité nationale, celle qui considère que l’extrémisme est autant un phénomène idéologique qu’un phénomène militaire.

Sous la direction de l’érudit Mohamed El Mokhtar Ould Mballa, la commission a conduit un travail minutieux portant sur les fondements doctrinaux utilisés par les organisations extrémistes pour justifier leurs actions. Les discussions ont notamment porté sur les notions de jihad, de gouvernance islamique, de promotion du bien, de prévention du mal, ainsi que sur les concepts de loyauté et de désaveu, souvent détournés par les groupes radicaux pour légitimer la violence.
Comme l’a rappelé le président de la commission, il ne s’agissait ni d’une négociation ni d’un marchandage avec des détenus, mais d’une entreprise de correction intellectuelle et théologique. L’objectif n’était pas de conclure un accord politique mais de déconstruire les raisonnements qui conduisent à la radicalisation.

Cette démarche repose sur une idée simple mais souvent négligée, lorsqu’une idéologie est à l’origine d’une violence, la neutralisation physique de ses porteurs ne suffit pas nécessairement à éliminer la menace. Les armes peuvent détruire des groupes ; elles ne détruisent pas les croyances qui les alimentent.
C’est précisément sur ce terrain que la Mauritanie a construit son originalité depuis plus de quinze ans. Dès les années 2010, alors que les grands foyers djihadistes n’avaient pas encore atteint l’ampleur actuelle dans le Sahel, Nouakchott avait choisi de compléter l’action sécuritaire par un travail de dialogue religieux mené par des savants reconnus et des spécialistes de la pensée islamique.

Les précédentes expériences de déradicalisation, notamment celles de 2010 et de 2022, avaient déjà produit des résultats jugés encourageants. Le faible niveau de récidive observé parmi les anciens détenus engagés dans ces programmes a contribué à renforcer la crédibilité de cette approche auprès des experts régionaux de la sécurité.
La récente décision des autorités d’accorder des mesures de clémence à certains détenus repentis s’inscrit dans cette logique. Trois prisonniers ont bénéficié d’une grâce portant sur le reliquat de leur peine tandis que six autres ont obtenu une commutation correspondant à la durée déjà purgée. Certains étaient détenus depuis près de deux décennies.

Au-delà de la dimension humanitaire, ces mesures traduisent une conviction politique, lorsqu’une transformation idéologique réelle est constatée, la réinsertion peut devenir un outil de sécurité plus efficace que la seule prolongation de l’incarcération.
Pour de nombreux observateurs sahéliens, cette stratégie explique en partie la relative résilience de la Mauritanie face à la menace djihadiste qui continue de déstabiliser plusieurs États voisins. Alors que les attaques terroristes se multiplient dans certaines parties du Sahel central, la Mauritanie demeure l’un des rares pays de la région à avoir réussi à maintenir une stabilité sécuritaire durable sur son territoire.
Cette réalité nourrit inévitablement la comparaison avec les trajectoires suivies par d’autres États sahéliens.

Selon l’analyse de Sidi Mohamed, la principale différence réside dans la compréhension même du phénomène extrémiste. Là où la Mauritanie cherche à combattre simultanément les armes et les idées, plusieurs régimes de la région ont privilégié une approche presque exclusivement militaire.
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les autorités de transition ont fait du discours de guerre l’axe central de leur légitimité politique. Pourtant, malgré l’intensification des opérations militaires, l’insécurité demeure persistante et les violences contre les populations civiles continuent d’alimenter les tensions communautaires et les frustrations locales.

De nombreuses organisations de défense des droits humains, ainsi que plusieurs observateurs indépendants, ont régulièrement dénoncé des exactions attribuées à des forces étatiques ou à des groupes armés russes d’Africa Corps alliés dans certaines zones de conflit. Ces accusations, qui concernent notamment des populations touarègues, arabes et peules dans plusieurs régions du Sahel, contribuent à nourrir un climat de défiance susceptible d’être exploité par les organisations extrémistes.
L’expérience mauritanienne rappelle précisément qu’une stratégie de sécurité efficace ne peut ignorer les dimensions sociales, religieuses et politiques de la crise sahélienne. La lutte contre l’extrémisme ne consiste pas uniquement à éliminer des combattants ; elle suppose également d’empêcher la production continue de nouvelles générations de radicalisés.
En ce sens, le dialogue engagé avec les détenus extrémistes apparaît moins comme un acte de clémence que comme un investissement stratégique dans la stabilité future.

Dans une région où les réponses sécuritaires peinent souvent à produire les résultats espérés, la Mauritanie propose une leçon que beaucoup de ses voisins gagneraient à méditer, on peut gagner des batailles par la force, mais seules les idées permettent de gagner durablement la paix.
À travers cette nouvelle expérience, Nouakchott confirme ainsi que la véritable victoire contre l’extrémisme ne se mesure pas seulement au nombre de combattants neutralisés, mais aussi au nombre d’esprits réconciliés avec la société, avec leur foi et avec la citoyenneté.

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