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Sahel : être peul, vivre sous le soupçon permanent

Au Mali et dans plusieurs pays du Sahel, des milliers de civils peuls vivent désormais avec la peur d’être assimilés au terrorisme en raison de leur seule identité. Entre exécutions sommaires, stigmatisation collective et silence politique, une fracture humaine et sécuritaire profonde s’installe dans l’indifférence générale. Pour la rédaction de Méhari Post, cette dérive constitue l’un des plus grands échecs moraux et politiques de la lutte antiterroriste sahélienne.

Dans les plaines poussiéreuses du centre du Mali, dans les campements du Liptako Gourma ou dans certaines zones frontalières du Burkina Faso et du Niger, un sentiment tragique s’est progressivement installé au sein de nombreuses familles peules, celui d’être devenues suspectes par nature.

Depuis plusieurs années, la lutte contre les groupes armés jihadistes a profondément transformé les équilibres sociaux et sécuritaires du Sahel. Mais derrière les discours officiels sur la guerre contre le terrorisme, une autre réalité se dessine, plus sombre et plus silencieuse, celle d’une stigmatisation collective qui frappe de plein fouet des populations civiles entières.

Pour beaucoup de Peuls, le danger ne vient plus uniquement des groupes armés, des conflits communautaires ou des opérations militaires. Il réside désormais dans le regard porté sur leur identité même.

Dans certaines régions, être peul suffit aujourd’hui à éveiller la suspicion. Un patronyme, une langue, une tenue traditionnelle ou un mode de vie pastoral deviennent parfois des motifs implicites d’accusation. Des témoignages concordants évoquent des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des exécutions sommaires et des humiliations commises contre des civils assimilés, sans preuve, à des organisations terroristes.

Le phénomène dépasse largement les simples bavures isolées. Il traduit l’installation progressive d’un imaginaire sécuritaire extrêmement dangereux, celui qui consiste à confondre une communauté entière avec une menace armée.
Cette dérive constitue l’un des échecs politiques majeurs des États sahéliens contemporains.

Car lorsqu’un État commence à considérer certaines populations non plus comme des citoyens à protéger mais comme des suspects permanents, il fragilise lui-même les fondements de sa légitimité nationale. Une lutte antiterroriste qui repose sur l’amalgame ethnique ou communautaire finit toujours par produire l’effet inverse de celui recherché, elle nourrit les frustrations, détruit la confiance envers les institutions et ouvre un espace fertile aux discours radicaux.

Au Mali, cette question est devenue particulièrement sensible dans les régions du centre. Depuis l’explosion de la crise sécuritaire, les populations peules se retrouvent souvent prises en étau entre les groupes jihadistes, les milices communautaires et certaines opérations militaires menées au nom de la lutte contre le terrorisme.

Dans plusieurs localités, des habitants racontent la même mécanique, des hommes interpellés lors d’opérations sécuritaires, exécutés sans procès puis présentés après leur mort comme des combattants terroristes. Les familles, elles, n’obtiennent ni vérité ni justice.
Cette réalité nourrit un profond sentiment d’abandon.

Le plus inquiétant demeure peut-être le silence qui entoure encore largement cette tragédie. Certes, des organisations de défense des droits humains, des journalistes, des chercheurs et certains intellectuels sahéliens dénoncent régulièrement ces violences. Mais l’ampleur de la mobilisation politique et diplomatique reste largement insuffisante face à la gravité des faits rapportés.

La communauté internationale continue souvent de traiter la crise sahélienne principalement sous l’angle militaire et géostratégique. Or, la crise actuelle est aussi une crise morale.

Aucune stratégie sécuritaire durable ne peut émerger dans un contexte où des populations civiles vivent avec la peur constante d’être arrêtées ou exécutées en raison de leur appartenance communautaire. Aucun projet de stabilité ne peut réussir lorsqu’une partie des citoyens a le sentiment d’être exclue de la protection nationale.

Cette situation pose également une question fondamentale aux élites africaines elles-mêmes.
Pourquoi tant de silences face à des drames pourtant connus ? Pourquoi certaines figures publiques, certains artistes influents, leaders d’opinion ou responsables communautaires hésitent-ils encore à dénoncer clairement ces violences ? L’histoire contemporaine montre pourtant que le silence des élites face aux injustices finit souvent par légitimer les dérives les plus dangereuses.

Il faut également souligner un paradoxe important, parmi les voix qui dénoncent aujourd’hui les violences contre les civils peuls, plusieurs ne sont même pas issues de cette communauté. Des intellectuels, journalistes, militants et chercheurs de diverses origines prennent publiquement position au nom des principes universels des droits humains.
Car au fond, la question dépasse largement le seul cadre communautaire peul.
Ce qui est en jeu aujourd’hui au Sahel est universel, le droit fondamental pour chaque citoyen de vivre sans être suspecté à cause de son identité, de sa langue, de son apparence ou de son mode de vie.

L’histoire du continent africain a déjà montré les conséquences tragiques des logiques de stigmatisation collective. Chaque fois qu’une communauté entière devient le réceptacle des peurs politiques ou sécuritaires d’un pays, les fractures sociales s’aggravent et les violences deviennent plus difficiles à contenir.

Le Sahel traverse aujourd’hui une période de recomposition extrêmement brutale où les États, fragilisés par les coups d’État, les crises économiques et les conflits armés, cherchent souvent des réponses rapides à des problèmes complexes. Mais transformer des identités communautaires en catégories sécuritaires constitue une fuite dangereuse.
La sécurité ne peut être construite contre des populations civiles.
Elle ne peut être durable que lorsqu’elle protège équitablement tous les citoyens, sans distinction ethnique ou communautaire.

Face à cette situation, plusieurs observateurs estiment désormais nécessaire de renforcer les mécanismes indépendants d’enquête sur les violations des droits humains dans les zones de conflit sahéliennes. D’autres appellent à une mobilisation plus forte des diasporas africaines afin de porter ces questions devant les institutions internationales et les opinions publiques occidentales.

Mais au-delà des rapports, des conférences et des déclarations diplomatiques, une évidence demeure, aucune paix durable ne pourra émerger au Sahel tant que des communautés entières continueront à vivre dans la peur d’être collectivement désignées comme ennemies.
Car lorsqu’une société commence à banaliser la souffrance d’une communauté entière, ce n’est pas seulement cette communauté qui est menacée.
C’est l’idée même d’humanité commune qui commence à reculer.

Par la rédaction de Méhari Post, à partir d’une tribune de Sidi Mohamed, analyste politique.

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