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Afrique du l’Ouest et Sahel

Les alliés du Sahel protestent d’une seule voix contre les propos de Tinubu, aggravant la crise avec le Nigeria

Des propos du président nigérian Bola Ahmed Tinubu, liant la dégradation de la sécurité dans son pays à l’instabilité au Mali, au Burkina Faso et au Niger, ont provoqué une nouvelle crise diplomatique avec les États de l’Alliance des États du Sahel, poussant Ouagadougou à convoquer le chargé d’affaires nigérian en signe de protestation.

Une convocation appuyée par les trois alliés

La convocation a eu lieu le jeudi 6 août au soir, en présence des chargés d’affaires du Mali et du Niger — une démonstration claire d’unité entre les trois États de l’Alliance. Le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré, a qualifié les propos de son homologue nigérian d’imprécis et contraires à l’esprit de solidarité qui devrait prévaloir entre pays voisins confrontés à une menace commune. Il y a vu l’expression d’un « biais préoccupant » émanant de la plus haute autorité du Nigeria, minimisant selon lui les sacrifices consentis par les forces et les populations du Sahel dans la lutte contre les groupes armés.

Le contexte : une crise d’otages dans l’État d’Oyo

Le président Tinubu avait tenu ces propos le 30 juillet, lors d’une rencontre avec des chefs traditionnels, affirmant que certains hommes armés actifs au Nigeria n’étaient pas des ressortissants nigérians, et que l’aggravation de l’insécurité au Mali, au Burkina Faso et au Niger accentuait les difficultés de son pays. Il a appelé à renforcer les capacités des forces de sécurité locales face aux groupes armés, aux réseaux d’enlèvement et à la criminalité organisée transfrontalière.

Ces déclarations sont intervenues quelques jours après une opération sécuritaire ayant permis de libérer des élèves et des enseignants enlevés dans trois écoles de la zone d’Eruwa, dans l’État d’Oyo, au sud-ouest du Nigeria. Des hommes armés avaient attaqué ces écoles le 15 mai, enlevant 39 élèves et 7 enseignants ; selon certaines informations, l’un des enseignants aurait été tué lors de l’attaque ou pendant sa détention. Les autorités nigérianes ont annoncé le 10 juillet la libération des otages après 56 jours de captivité, à l’issue d’une opération conjointe impliquant plusieurs services de sécurité et militaires, précisant que huit suspects avaient été arrêtés et qu’aucune rançon n’avait été versée.

« Les véritables ennemis sont ailleurs »

M. Traoré a rejeté l’idée de faire porter aux États du Sahel la responsabilité de la détérioration de la situation sécuritaire au Nigeria, soulignant que les quatre pays font face à la même menace, et que les succès des forces de l’Alliance contre les groupes armés profitent à l’ensemble de la région, y compris au Nigeria, en réduisant la liberté de mouvement de ces groupes à travers les frontières.

Il a affirmé que les États de l’Alliance auraient préféré une présentation plus rigoureuse de la situation, plutôt que de voir la responsabilité d’une crise complexe rejetée sur des pays voisins, mettant en garde contre le risque d’attiser l’incompréhension entre des peuples unis par l’histoire, la géographie et la fraternité. « Nous ne sommes pas responsables de ce qui nous arrive, a-t-il déclaré. C’est nous qui en payons le prix, mais les véritables ennemis sont ailleurs. »

Des liens transfrontaliers entre groupes armés

Le ministre burkinabè a reconnu l’existence de liens entre Boko Haram et certains groupes armés actifs au Sahel, tout en précisant que les États de l’Alliance avaient volontairement évité d’accuser publiquement le Nigeria, privilégiant une approche fondée sur la coopération et la responsabilité partagée. Selon lui, faire porter la responsabilité aux pays voisins pour une crise sécuritaire complexe risque d’occulter la dimension transfrontalière de ces menaces et d’affaiblir les perspectives de coordination régionale.

Des groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique sont actifs dans la région du Sahel et du bassin du lac Tchad, aux côtés de Boko Haram, de ses factions dissidentes et de réseaux criminels spécialisés dans l’enlèvement et la contrebande. La longueur des frontières et la faible présence de l’État dans certaines zones permettent à ces groupes de circuler librement d’un pays à l’autre, rendant le partage du renseignement et la coordination militaire régionale indispensables pour y faire face.

Une crise qui s’ajoute à des tensions remontant à 2023

Cette nouvelle crise s’inscrit dans un climat de tensions persistantes entre le Nigeria et les États de l’Alliance du Sahel depuis le coup d’État de juillet 2023 qui a renversé le président nigérien Mohamed Bazoum. Le Nigeria, qui présidait alors la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), avait soutenu des sanctions contre le Niger et brandi la menace d’une intervention militaire pour rétablir l’ordre constitutionnel, avant de lever la plupart de ces sanctions par la suite.

Les tensions se sont encore aggravées après la décision du Mali, du Burkina Faso et du Niger de se retirer de la CEDEAO pour former une alliance politique et militaire distincte, ce retrait devenant officiel début 2025. Les trois gouvernements militaires ont accusé la CEDEAO de ne pas leur avoir apporté un soutien suffisant face aux groupes armés et d’avoir imposé des sanctions préjudiciables aux populations. Le délitement de certains cadres de coopération régionale a depuis compliqué le partage du renseignement, la conduite d’opérations conjointes et la coordination transfrontalière, notamment le long de la longue frontière entre le Nigeria et le Niger.

Les tensions se sont ravivées en décembre 2025, lorsqu’un avion de transport militaire nigérian a effectué un atterrissage d’urgence à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, alors qu’il se rendait au Portugal pour un entretien technique. L’Alliance du Sahel a qualifié cette entrée non autorisée dans son espace aérien d’« acte inamical », avant de libérer l’équipage et les 11 passagers à l’issue de contacts diplomatiques.

Des appels réciproques à renouer la coopération

Malgré ce différend, M. Traoré a affirmé la disposition des États de l’Alliance à poursuivre le dialogue avec le Nigeria et à s’engager avec lui dans une riposte commune face aux menaces sécuritaires. De son côté, Abuja cherche à préserver ses canaux de coopération avec les pays du Sahel contre les groupes armés et les réseaux criminels transfrontaliers, malgré les différends politiques opposant l’Alliance à la CEDEAO. Le ministre nigérian de la Défense, Christopher Musa, avait précédemment appelé à une coopération régionale réunissant l’Alliance du Sahel et la CEDEAO face à l’insurrection armée, estimant que la complexité du paysage sécuritaire en Afrique de l’Ouest exigeait un front coordonné dépassant les clivages politiques.

Cette crise met en lumière un paradoxe auquel la région est confrontée : alors que les frictions diplomatiques s’intensifient entre le Nigeria et ses voisins sahéliens, les menaces sécuritaires auxquelles ces pays font face demeurent profondément imbriquées, et ne pourront être contenues efficacement sans une coopération renseignement-défense qui dépasse les frontières nationales.

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