Un an après l’officialisation de la présence militaire russe au Mali sous la bannière du Corps africain, structure placée sous l’autorité du ministère russe de la Défense et héritière du groupe Wagner après la mort de son fondateur Evgueni Prigojine, cette mission continue de susciter de vives controverses sur la scène internationale.
Alors que les autorités maliennes présentent leur partenariat avec Moscou comme un instrument de restauration de la souveraineté nationale et de renforcement de la lutte contre les groupes armés, les organisations internationales de défense des droits humains et les experts des Nations unies continuent d’alerter sur de présumées violations commises lors d’opérations conjointes impliquant des forces russes et maliennes. Parallèlement, les interrogations persistent quant aux mécanismes financiers qui soutiennent cette présence croissante et à l’importance grandissante du secteur aurifère dans cette relation.
De Wagner au Corps africain
Le passage du groupe Wagner au Corps africain a marqué la volonté de Moscou d’institutionnaliser et de formaliser sa présence militaire en Afrique après la réorganisation consécutive à la mutinerie avortée et à la mort de Prigojine en 2023.
Au Mali, toutefois, cette transformation n’a guère modifié la nature des opérations sur le terrain. Les personnels russes ont continué à participer aux côtés des Forces armées maliennes à des campagnes militaires contre les groupes insurgés et jihadistes actifs dans le nord et le centre du pays.
Selon plusieurs analystes, cette restructuration a permis à la Russie de préserver et de consolider son influence dans le Sahel tout en réduisant sa dépendance aux réseaux informels qui caractérisaient auparavant les activités de Wagner.
Un bilan controversé en matière de droits humains
Des organisations telles que Human Rights Watch, Amnesty International ainsi que des experts des Nations unies ont à plusieurs reprises accusé les forces maliennes et russes d’avoir commis de graves violations lors d’opérations de contre-insurrection.
Les événements de Moura, en mars 2022, demeurent le cas le plus controversé. Des enquêtes des Nations unies ont affirmé que des centaines de civils avaient été tués lors d’une vaste opération militaire impliquant des soldats maliens et des éléments russes. Les autorités maliennes ont toujours rejeté ces accusations, soutenant que l’opération visait exclusivement des combattants extrémistes.
D’autres rapports ont documenté des incidents dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou, évoquant des exécutions extrajudiciaires présumées, des arrestations arbitraires et des disparitions forcées.
Ces dernières années, les inquiétudes se sont également accrues concernant des allégations de ciblage disproportionné de certaines communautés ethniques, notamment les Peuls, soupçonnés de liens avec le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM/JNIM), affilié à Al-Qaïda.
Drones et inquiétudes croissantes
Depuis le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), les opérations militaires reposent davantage sur l’usage des drones et des capacités de surveillance aérienne.
Les organisations de défense des droits humains affirment que certaines frappes ont provoqué des pertes civiles ou touché des rassemblements non militaires, tandis que les autorités maliennes soutiennent que toutes les opérations s’inscrivent dans le cadre légal de la lutte contre le terrorisme.
Les experts en sécurité soulignent que le départ des mécanismes internationaux de surveillance a rendu beaucoup plus difficile la vérification indépendante des incidents signalés.
L’or contre la sécurité
Au-delà de la dimension militaire, l’attention se porte de plus en plus sur les fondements économiques du partenariat entre Moscou et Bamako.
Selon plusieurs centres de recherche occidentaux et organismes de suivi internationaux, des entreprises liées aux intérêts russes ont obtenu un accès croissant à des concessions minières, en particulier dans le secteur aurifère, l’une des principales richesses stratégiques du Mali.
Ces analyses estiment que le modèle russe en Afrique repose de plus en plus sur une combinaison d’assistance sécuritaire et d’avantages économiques à long terme, permettant de financer une partie des opérations grâce à l’exploitation des ressources locales.
Plusieurs études avancent que les revenus issus de l’or extrait au Mali et dans d’autres pays africains représentent désormais une source importante de financement pour les réseaux liés aux intérêts russes sur le continent.
Des accusations de financement de guerre par l’or
Certains centres d’analyse occidentaux vont plus loin en affirmant que des réseaux commerciaux et des sociétés intermédiaires servent à acheminer l’or extrait vers les marchés internationaux avant son intégration dans les chaînes mondiales d’approvisionnement.
Selon ces rapports, ces mécanismes contribueraient à générer des revenus en devises fortes et à atténuer les effets des sanctions occidentales imposées à la Russie.
La Russie et les autorités maliennes rejettent ces accusations, affirmant que leur coopération économique s’effectue dans le cadre d’accords légaux conclus entre États souverains.
Une influence stratégique au-delà du Mali
L’importance de la présence russe dépasse largement les frontières maliennes.
Grâce à l’accès à des bases aériennes et à des aéroports stratégiques à Bamako, Tombouctou, Gao et dans d’autres localités, Moscou dispose désormais d’une plateforme lui permettant de renforcer son influence militaire et politique en Afrique de l’Ouest.
De plus en plus d’analystes considèrent le Mali comme la pierre angulaire de la stratégie russe dans le Sahel, qui inclut également le renforcement de la coopération militaire avec le Burkina Faso et le Niger ainsi qu’une redéfinition des équilibres régionaux dans un espace historiquement dominé par la France et ses partenaires occidentaux.
Conclusion
Un an après la création du Corps africain, le débat demeure structuré autour de deux récits opposés.
Le premier présente la présence russe comme un partenariat sécuritaire ayant permis au Mali de renforcer sa souveraineté et ses capacités face aux groupes armés. Le second y voit un nouveau modèle d’influence militaire étroitement lié à l’exploitation des ressources naturelles et à des accusations persistantes de violations des droits humains.
Entre ces deux lectures, le nord et le centre du Mali restent au cœur d’un conflit complexe où se mêlent enjeux sécuritaires, politiques et économiques, tandis que les populations locales continuent de payer le prix humain de l’une des crises les plus durables du continent africain.







