Parfois, certains témoignages valent davantage que de longs rapports d’experts ou des décennies de propagande officielle. Les propos de Hamma Ag Mahmoud, ancien ministre sous le régime de Moussa Traoré(1968-1991), ancien président de la Chambre de commerce et d’industrie du Mali et ancien préfet ayant servi durant plus d’une décennie dans plusieurs régions du sud du pays, viennent brutalement déconstruire l’un des récits les plus entretenus par les pouvoirs successifs à Bamako, celui d’un conflit fondamentalement ethnique entre le Nord et le Sud du Mali.
Dans une analyse lucide, nourrie par sa connaissance historique du Mali et son expérience de terrain, Hamma Ag Mahmoud affirme une vérité que beaucoup connaissent mais que peu osent dire publiquement : les populations rurales du sud comme celles du nord ont été victimes du même système de prédation étatique. Selon lui, les ressources destinées au développement des régions septentrionales ont rarement bénéficié aux populations locales. Elles auraient surtout alimenté des réseaux politico-administratifs concentrés à Bamako, au profit d’une classe dirigeante transversale, composée de hauts fonctionnaires, d’élites politiques et de clientèles économiques issues de plusieurs communautés.
Cette lecture est essentielle car elle rompt avec les simplifications raciales ou communautaires qui dominent souvent le débat malien. Hamma Ag Mahmoud rappelle que les populations du nord associent parfois l’État central à certaines élites noires du sud non pas en raison d’une hostilité raciale intrinsèque, mais parce que ce sont ces cadres administratifs ou militaires qui incarnent localement l’autorité, la répression ou l’échec de la gouvernance. Beaucoup d’entre eux étaient envoyés dans des régions dont ils ne maîtrisaient ni les langues, ni les usages sociaux, ni les équilibres historiques.
Mais l’ancien ministre insiste sur un point fondamental, les responsables de la gabegie nationale appartiennent à toutes les communautés. Il évoque également des élites touarègues, arabes ou issues d’autres groupes qui ont participé aux détournements et aux compromissions du système centralisé malien. En cela, son analyse rejoint une réalité observable dans de nombreux États africains postcoloniaux, la concentration du pouvoir et des richesses dans les capitales au détriment des périphéries rurales.
Cette parole tranche avec le silence ou l’ambiguïté de nombreuses figures politiques dites « représentatives » du nord, souvent intégrées aux appareils successifs de l’État malien. Car depuis des décennies, beaucoup ont participé aux gouvernements, aux institutions et aux réseaux de redistribution du pouvoir tout en dénonçant ensuite les conséquences de ce même système.
Pour autant, reconnaître cette responsabilité partagée des élites ne doit pas conduire à nier les discriminations structurelles qui ont frappé les populations des régions nordiques, notamment les communautés touarègues et arabes. Depuis le régime de Moussa Traoré jusqu’aux présidences de Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré et Ibrahim Boubacar Keïta, les populations du nord dénoncent régulièrement des déséquilibres dans les recrutements de la fonction publique, dans l’accès aux responsabilités administratives et dans les structures de commandement militaire.
Dans les régions de l’Azawad, beaucoup considèrent que les rares avancées politiques ou sécuritaires obtenues par les populations locales l’ont été à travers les rapports de force imposés par les rébellions armées successives plutôt qu’à travers une volonté sincère de réforme de l’État central. Cette perception s’est renforcée au fil des décennies, notamment face à l’abandon chronique des infrastructures, au manque d’investissements publics et à l’insécurité grandissante.
Depuis le début des années 2000, l’implantation de groupes affiliés à Al-Qaïda dans les espaces saharo-sahéliens a encore aggravé le sentiment d’abandon. De nombreux habitants du nord estiment que Bamako n’a jamais véritablement construit une stratégie de sécurité adaptée aux réalités locales et aux dynamiques tribales, économiques et géographiques du Sahara malien.
Aujourd’hui, sous la transition militaire dirigée par Assimi Goïta, cette fracture semble avoir atteint un niveau inédit. Les accusations de violences massives contre des civils touaregs, arabes et peuls se multiplient dans plusieurs régions du pays. Pour de nombreux observateurs sahéliens, la stratégie sécuritaire actuelle repose moins sur une réconciliation nationale que sur une logique de militarisation brutale des territoires périphériques.
Le témoignage de Hamma Ag Mahmoud rappelle finalement une évidence souvent occultée, la crise malienne ne peut être réduite à une opposition simpliste entre communautés. Elle renvoie avant tout à l’échec historique d’un État centralisé, incapable de construire une citoyenneté équitable, une gouvernance territoriale inclusive et une redistribution juste des ressources nationales.
Tant que cette question fondamentale ne sera pas affrontée avec lucidité, le Mali continuera de produire les mêmes fractures, les mêmes ressentiments et les mêmes cycles de violence.
Par Mohamed AG Ahmedou







