Reportage – Rubrique Société
Dans un pays où les valeurs familiales sont sacrées et où les sujets liés à la sexualité sont longtemps restés tabous, la série télévisée « Lam Shamsiya » a provoqué un véritable séisme social en Égypte. En abordant de front la question des violences sexuelles contre les enfants, la série a brisé un mur de silence et relancé un débat profondément enfoui dans les traditions.
Libérer la parole… et interroger la responsabilité des familles
Au cœur du récit, le personnage de Nelly incarne le combat quotidien de nombreuses femmes égyptiennes. Une belle-mère qui tente de sauver l’enfant de son mari, victime d’abus par un proche de la famille. Mais au lieu de soutien, elle rencontre le doute, la peur du scandale et la pression sociale du « qu’en-dira-t-on ».
« Pour la première fois, j’ai osé parler avec mon fils de ce sujet », confie Amira Abou Chadi, 43 ans. « C’est comme si on vivait depuis toujours dans le déni. » Quant à Hind Adel, 41 ans, elle reconnaît avoir été profondément bouleversée : « Cette série m’a fait douter de tout. Qui peut-on encore croire fiable auprès de nos enfants ? »
Une série qui ébranle les codes culturels
La série pose une question dérangeante : et si l’honneur familial, si cher aux sociétés conservatrices, servait parfois à camoufler l’injustice ? Dans les quartiers populaires où se mêlent pauvreté, manque d’éducation et traditions patriarcales, les mères se taisent par peur de la honte, et les enfants sont réduits au silence sous prétexte de préserver la réputation familiale.
En choisissant de représenter l’agresseur comme un proche respecté de la famille, la série frappe fort. Elle met en lumière une réalité quotidienne mais rarement reconnue : l’abus vient souvent de l’intérieur.
Le rôle crucial de la fiction sociale
La diffusion de « Lam Shamsiya » ne s’est pas limitée à provoquer l’émotion. Elle a eu un impact mesurable. Le numéro vert de protection de l’enfance a enregistré plus de 21 000 signalements en 2024, dont de nombreux cas d’abus sexuels. L’UNICEF a constaté une augmentation des témoignages, tant par les appels que par les publications sur les réseaux sociaux.
Salma El Fawal, directrice du programme de protection de l’enfant chez UNICEF Égypte, qualifie la série de « modèle exceptionnel ». Elle salue un travail « sensible, professionnel et profondément humain », capable d’ouvrir un espace de dialogue autrefois interdit.
Une loi sévère mais freinée par la peur
Le droit égyptien prévoit des peines sévères pour les crimes sexuels sur mineurs, pouvant aller jusqu’à la prison à perpétuité. Mais selon la juriste Hala Abdelkader, la peur du scandale pousse de nombreuses familles à ne pas porter plainte, réduisant les chances de justice pour les victimes.
Et si certaines affaires aboutissent, comme la condamnation à vie d’un employé scolaire, des milliers d’autres restent ignorées, étouffées par la peur et le silence.
Une voix pour ceux qui n’en ont pas
Le jeune acteur Ali El-Baili, 12 ans, qui incarne la victime, affirme vouloir devenir « la voix de ceux qui n’en ont pas ». Par son rôle, il espère encourager les enfants à s’exprimer sans crainte.
L’Égypte à un moment de vérité
La série n’aura peut-être pas le pouvoir de transformer la réalité du jour au lendemain. Mais elle a ouvert une brèche. Et si la fiction a su réveiller les consciences, il revient désormais à la société – familles, écoles, autorités – de transformer l’indignation en prévention, et la parole libérée en justice réparatrice.







